Télécharger le bulletin économique complet
En introduction à la conférence, le ministre assistant M. Zhu Guangyao a livré une analyse très critique des évolutions institutionnelles du système monétaire international (SMI) depuis la seconde guerre mondiale. Faute d’un mécanisme suffisamment dynamique d’allocation des quotes-parts au FMI, Bretton Woods avait, selon lui, figé les rapports de force de 1945 entraînant une sous-représentation des pays émergents. L’influence du consensus de Washington sur l’action des institutions de Bretton Woods (IBW) dans les années 1990 les avait détournées de leur mission première : l’objectif de libéralisation avait pris le pas sur celui du développement. Pour M. Zhu, non seulement le FMI s’était rendu coupable d’imposer des conditionnalités standardisées aux pays en développement en crise mais de plus il avait ignoré les risques que faisait courir au système financier international la politique monétaire américaine excessivement accommodante. En raison de cette approche biaisée, le FMI n’a pas été en mesure de répondre au défi des déséquilibres économiques mondiaux, que M. Zhu résume au déficit courant américain d’une part, et aux excédents des pays émergents d’autre part (ces derniers traduisant avant tout, selon lui, une stratégie d’auto-assurance en vue de prévenir les crises financières). Cet inventaire conduit le ministre assistant des finances chinois à conclure à l’échec de l’action des IBW au cours des dernières décennies, ce qui souligne la nécessité d’une réforme en profondeur de ces institutions – c’est-à-dire, pour l’essentiel, d’accroître le poids des pays émergents en leur sein. Au-delà de ces problématiques, la crise de septembre 2008, qui a débuté « dans la capitale du capitalisme », pose la question de la réforme du système monétaire international, dont les gouvernements ne se sont pas encore saisis. M. Zhu a conclu en apportant un soutien sans réserve au G20 et s’est félicité des avancées permises par les trois derniers sommets, ajoutant toutefois que la route vers un « nouvel ordre financier international serait lente et douloureuse ».
Session 1 – Les déséquilibres macroéconomiques mondiaux
Quel rôle les déséquilibres macroéconomiques ont-ils joué dans la crise ?
Cette question s’est révélée être un point d’achoppement entre les intervenants occidentaux et asiatiques. Pour Michael Pettis, les déséquilibres, en particulier ceux du modèle de croissance chinois, sont à l’origine de la crise. La progression du revenu des ménages chinois, bien moins rapide que celle du PIB au cours des dernières années, a accentué la distorsion entre revenus du travail et revenus du capital. La sous-évaluation du taux de change, le niveau faible des taux d’intérêt (et donc de la rémunération de l’épargne), la détérioration de la couverture sociale et de l’environnement a favorisé le développement d’un modèle fondé sur l’exportation mais, simultanément, il a continûment pénalisé le pouvoir d’achat des ménages. Selon M. Pettis, tout se passe donc comme si les ménages chinois subventionnaient les entreprises (et notamment les entreprises publiques). Jacques Mistral replace la problématique dans une perspective historique. Au XIXe siècle, les excédents européens avaient permis de financer le développement des pays alors émergents (Etats-Unis, Amérique latine) : ces déséquilibres étaient soutenables non seulement parce qu’ils finançaient des investissements productifs mais aussi parce que le respect du système de l’étalon-or limitait les marges de manœuvre monétaire des pays concernées, en particulier du Royaume-Uni. A contrario, l’une des causes de la crise actuelle se trouve dans l’excès de liquidités mondiales résultant de politiques monétaires – notamment celle des Etats-Unis – trop accommodantes. Le surendettement et l’accélération des prix des actifs en sont les avatars.
Pour Xu Xinzhong, la responsabilité de la crise revient d’abord aux Etats-Unis, même si les déséquilibres macroéconomiques et, en particulier, ceux de l’économie chinoise ont joué un rôle aggravant. Il convient en effet, selon M. Xu, de relativiser la responsabilité de la Chine dans ces déséquilibres : les exportations chinoises sont pour moitié le fait des investissements étrangers. Masahiro Kawai partage le constat de la responsabilité première des Etats-Unis. L’excès d’épargne en Asie ne peut suffire à expliquer la crise puisque certains pays occidentaux (Canada, Australie) n’ont pas connu d’ajustement aussi brutal qu’aux Etats-Unis. C’est là, pour M. Kawai, la preuve que les déséquilibres domestiques américains et la politique monétaire des Etats-Unis sont les principaux coupables. Par ailleurs, la réduction en cours des déséquilibres macroéconomiques ne saurait être un motif de satisfaction puisqu’elle s’accompagne d’une « dislocation économique » (baisse de la production, montée du chômage). Jacques Mistral donne une vision plus symétrique des choses en rappelant qu’il n’y a pas de pays déficitaire sans pays excédentaire ; la Chine ne peut refuser le constat suivant lequel elle a eu intérêt pendant des années au succès de ses exportations, et donc de sa croissance, mais que l’accumulation de ses réserves, qui en est la contrepartie, est le pur effet miroir du déficit américain. Il n’y a pas, en matière de finance internationale, de discipline unilatérale, de résorption des excès américains sans contrepartie du côté chinois ; c’est d’ailleurs ce qu’illustre le débat sur le rôle des taux de change.
Déséquilibres macroéconomiques et politiques de change
La politique de change chinoise est, selon Michael Pettis, au cœur du problème des déséquilibres mondiaux en ce qu’elle perpétue une allocation sous-optimale du capital au profit du secteur exportateur et pénalise la consommation domestique. Faute d’évolution notable de la politique de change chinoise, le risque de guerre commerciale est élevé. Dressant un parallèle avec les années 1930, M. Pettis rappelle que les pays qui ont le plus tardivement abandonné l’étalon-or sont ceux qui, faute de flexibilité suffisante, ont eu le plus recours à des mesures protectionnistes. Pour Xu Xinzhong, l’impact des variations du taux de change sur les échanges commerciaux est surestimé comme le prouve l’expansion de l’excédent allemand vis-à-vis des Etats-Unis malgré la forte appréciation de l’euro sur la même période. Masahiro Kawai estime que la sous-évaluation des monnaies asiatiques est patente et il en rejette la faute sur l’ancrage du yuan sur le dollar, lequel impose aux autres pays de la région de suivre eux aussi des stratégies fortement interventionnistes afin de défendre leur compétitivité. En outre, la rigidité persistante du yuan entraîne des flux de capitaux importants en direction de la Chine [en raison des anticipations d’appréciation de la monnaie chinoise], ce qui fragilise la stabilité financière de l’ensemble de la région.
Quelles perspectives ?
Tous les intervenants se sont montrés globalement pessimistes quant aux perspectives de résorption des déséquilibres macroéconomiques, à commencer par Michael Pettis. Pour l’économiste américain, en contrepartie de la contraction de l’investissement aux Etats-Unis et en Europe, deux ajustements paraissent possibles : une diminution de l’épargne chinoise (ou, de façon corollaire, une augmentation de la consommation chinoise) ou bien une diminution du PIB américain (scénario récessif). Soutenir la consommation chinoise supposerait d’inverser le mécanisme de subvention des entreprises par les ménages décrit plus haut ; or, malgré sa volonté affichée, non seulement Pékin n’a jusqu’ici jamais mis en place de politique crédible en ce sens mais de plus, le plan de relance chinois va creuser les déséquilibres internes (construction d’infrastructures inutiles compte tenu du niveau de développement de la Chine, création d’un nouveau cycle de prêts non performants dont la charge reviendra, in fine, aux ménages chinois). Xu Xinzhong partage ce point de vue et souligne l’urgence d’un rééquilibrage de l’économie chinoise indépendamment des problématiques internationales. Pour le professeur de l’Université de Pékin, la reprise actuelle de l’activité en Chine est artificielle : l’investissement a contribué à 95 % des 8 % de croissance du PIB en 2009. Or 80 % de la croissance de l’investissement est le fait du secteur public (grâce au plan de relance) tandis que l’investissement privé décline. Au plan international, Jacques Mistral concède que la sortie de la situation de surliquidité sera difficile mais il souligne aussi la réactivité dont les gouvernements ont fait preuve dans la phase initiale de la crise : le G20 s’est révélé plus opérationnel que le G8, n’hésitant pas à prendre des mesures non conventionnelles. L’effort de coordination doit se poursuivre mais le risque est important qu’avec la reprise de l’activité économique, les gouvernements donnent de nouveau la priorité aux agendas nationaux. Ainsi, le maintien d’un biais expansionniste dans la politique monétaire américaine fait courir le risque d’un nouveau cycle de surliquidité mondiale. Masahiro Kawai voit dans la crise une opportunité pour l’Asie de changer de modèle de croissance et d’accentuer la coopération régionale, notamment dans son volet monétaire . La contraction de la demande américaine doit inciter à une réorientation de la production asiatique vers le secteur tertiaire, laquelle serait elle-même encouragée par une appréciation concertée des taux de change de la région. La stratégie de la Chine de ce point de vue sera décisive : une absence d’évolution significative de la politique de change chinoise exposera Pékin à des pressions croissantes non seulement de la part des Etats-Unis mais aussi de la part des autres pays asiatiques.
Session 2a – Quelles leçons l’Asie peut-elle tirer de l’union monétaire européenne ?
Les enseignements de la construction monétaire européenne
Jean Pisani-Ferry a rappelé les grandes étapes de l’intégration européenne, laquelle a abouti à un équilibre entre union économique, union monétaire, discipline budgétaire et union politique. Plusieurs leçons peuvent être tirées de l’expérience européenne : l’union monétaire peut fonctionner sans union politique et sans union budgétaire (des règles de disciplines communes suffisent) ; la construction européenne a progressé grâce aux réformes en profondeur tandis que les tentatives insuffisamment ambitieuses n’ont pas abouties ; l’euro est un succès mais la désolidarisation du Royaume-Uni fait de Londres la place financière off-shore européenne. Pour Klaus Regling, l’union monétaire est avant tout le prolongement logique du processus d’intégration européenne, en réponse à un souci de stabilité financière et de protection des Etats membres des fluctuations du change. Les premières années d’existence de l’euro ont été couronnées de succès (faible inflation, croissance de l’emploi, internationalisation de la monnaie européenne), au point, comme le souligne J. Pisani-Ferry, que « personne ne souhaite quitter la zone euro tandis que beaucoup aspirent à y entrer ». Pour autant, selon le directeur de l’Institut Bruegel, l’impact de l’union monétaire sur l’intégration économique de l’Europe s’avère moins fort que prévu, tant sur le marché des biens que dans le secteur financier, ce dont convient également Christian de Boissieu. La convergence des prix n’est que partielle du fait de la persistance d’obstacles non monétaires (fiscalité, réglementation). Klaus Regling relève également des divergences macroéconomiques encore significatives – salaires, prix, équilibres budgétaires, solde courant – qui demeurent autant de défis pour l’UE.
L’union monétaire face aux crises
Jean Pisani-Ferry reconnaît que l’euro est un rempart contre les crises mais ne permet pas de les éviter complètement. En particulier, la monnaie unique peut conduire à un ajustement des taux de change réels par les prix, phénomène potentiellement déstabilisateur compte tenu des divergences existant dans la zone euro (voir supra). Ceci plaide pour un renforcement des mécanismes de surveillance en particulier dans le domaine financier. Christian de Boissieu estime que l’une des conséquences de la monnaie unique est d’avoir, en Europe, déplacé la spéculation du marché des changes vers les marché obligataires souverains – seule fenêtre permettant de tester la crédibilité de la politique économique des Etats membres. Les pays fragilisés par la crise (Grèce, Irlande, Espagne, Italie) ont en effet vus leurs primes de risque augmenter (temporairement) de façon disproportionnée relativement à leurs fondamentaux. Avec le recul, C. de Boissieu juge infondé le scepticisme de Milton Friedman quant aux chances de succès de l’euro. Pour l’économiste américain en effet, la faible mobilité de la main d’œuvre européenne devait condamner la monnaie unique en cas de choc asymétrique. Or, bien que les premières années d’existence de l’euro ne se soient pas accompagnées d’une mobilité accrue de la main d’œuvre, les chocs asymétriques n’ont pas déstabilisé la zone euro, en grande partie grâce aux transferts publics. Ce constat renvoie finalement à la question de la discipline budgétaire : pour C. de Boissieu, il justifie de rouvrir le débat sur le Pacte de stabilité. Andrew Sheng souligne le risque de trappe à liquidité mondiale que fait courir la politique (généralisée) de taux d’intérêt quasi-nuls en réponse à la crise ; avec pour conséquence possible à long-terme la destruction des épargnes nationales. L’union monétaire permet de remédier à ce type de crise en favorisant la coordination politique.
L’Asie peut tirer profit de l’expérience européenne mais elle devra inventer son propre modèle d’intégration.
Andrew Sheng a mis en avant des différences (géographiques, culturelles, politiques, etc.) majeures entre l’Europe et l’Asie qui imposent à cette dernière de définir son propre modèle d’intégration. Par exemple, le Japon et la Chine concentrent à eux deux l’essentiel de la production du continent et de ses ressources financières (ce qui illustre au passage les écarts de développement plus important entre pays asiatiques qu’entre pays européens). Or, malgré leur statut de puissances régionales, ces deux pays ne sont toujours pas en mesure d’assumer le rôle de moteur politique en Asie. Plus généralement, selon A. Sheng, il existe encore de nombreuses « forces centrifuges » freinant les projets d’intégration asiatique. Si les pays européens ont depuis longtemps institué de multiples forums de discussions et pris l’habitude de débattre ouvertement de leurs différends, cette culture de la discussion fait encore cruellement défaut en Asie. Klaus Regling partage ce constat mais souligne un point commun entre les projets européens et asiatiques : les objectifs recherchés sont les mêmes (la paix, le développement économique et de l’emploi, une meilleure protection face aux crises, une influence renforcée au plan international), ce qui légitime les échanges d’expériences.
Tous les intervenants de cette session ont insisté sur l’importance de l’impulsion politique comme préalable à tout projet d’intégration. Or pour A. Sheng, non seulement cette volonté fait défaut en Asie mais les projets d’intégration suscitent même de fortes réticences. Avant même d’envisager une coopération renforcée dans le cadre d’enceintes régionales, la plupart des pays asiatiques doivent surmonter des résistances internes (rivalités entre administrations, groupes de pression) et, surtout, définir ensemble quel objectifs ils assignent au projet régional. De plus, A. Sheng observe que l’union monétaire s’est faite en Europe au terme d’un processus poussé d’intégration commerciale ; a contrario, en Asie, la part des échanges avec les pays non-asiatiques demeure plus importante que celle des échanges intra-régionaux. Pour Klaus Regling, outre une impulsion politique, une intégration régionale accrue en Asie nécessite un plus grand nombre d’institutions indépendantes. Par ailleurs, comme l’a prouvé la construction européenne, il est plus facile d’engager le processus entre un nombre restreint de pays pour l’élargir ensuite au reste de la région.
Session 2b – La coopération monétaire asiatique
Où en est la coopération monétaire asiatique ?
En dépit de nombreuses initiatives régionales (initiative de Chiang Mai, création d’un fonds obligataire asiatique, harmonisation des marchés obligataires, projet de création d’une unité monétaire asiatique), la coopération monétaire et financière n’en n’est restée qu’au stade embryonnaire en Asie et selon Rajiv Kumar, il est peu probable que celle-ci connaisse une évolution rapide dans les années à venir. Selon lui, une telle coopération nécessiterait d’adopter une approche graduelle impliquant le développement d’accords de swaps et le renforcement du dialogue politique et économique entre les pays de la zone. Pour Yang Jilin, l’éclatement de la crise financière internationale en septembre 2008 est un signal d’alarme, mettant en exergue le besoin de renforcer la coopération et la coordination des économies asiatiques sur le plan financier. Selon lui, la crise a également suscité un intérêt renouvelé pour l’Initiative de Chiang Mai.
La définition d’une unité de compte et la question de l’articulation avec le FMI
Malgré les ambitions de la région en matière de coopération monétaire, la récente crise a, selon Eric Girardin, mis en évidence un certain manque de confiance des économies dans la viabilité d’une solution régionale. En effet, de nombreux pays asiatiques ont opté pour un ancrage plus ou moins souple de leur monnaie sur le dollar après avoir subi les premiers contrecoups de la crise. S’appuyant sur la théorie économique, E. Girardin explique cependant que l’ancrage sur une monnaie étalon (dollar ou euro) ne constitue pas une solution optimale pour l’Asie et qu’il serait préférable que les devises des asiatiques évoluent conjointement afin d’éviter d’entre dans une spirale de dépréciations compétitives. De fait, la création d’une unité de compte régionale apparait comme l’alternative la plus avantageuse pour l’Asie. En pratique cependant, Eric Girardin note que le manque de coordination des économies asiatiques rend cette théorie difficile à mettre en œuvre. En supposant que cette coordination s’améliore, Eric Girardin propose plusieurs références pour une unité de compte régionale (projet distinct et moins ambitieux que la création d’une monnaie commune) : un panier de monnaies pondérées par le PIB nominal ou en parité de pouvoir d’achat, un indicateur défini en isolant le dénominateur commun des fluctuations des taux de change asiatiques.
Le développement d’un cadre institutionnel régional pose également la question de son articulation avec les institutions monétaires internationales existantes. En réponse aux critiques remettant en cause la légitimité d’une institution financière asiatique, Yang Jilin affirme que l’Initiative de Chiang Mai ne doit pas être perçue comme un concurrent direct au FMI mais plutôt comme un projet complémentaire et mieux adapté aux spécificités et aux besoins des nations asiatiques. D’ailleurs, selon M. Yang, les économies asiatiques continuent d’apporter leur soutien au FMI comme le montre la participation croissante de la Chine auprès du Fonds.
Recommandations pour renforcer la coopération monétaire en Asie
Eric Girardin formule un certain nombre de recommandations en vue d’approfondir la coopération monétaire asiatique :
- Indexation des taux de changes des économies de la région à un panier de devises (solution plus efficiente que l’ancrage du change sur une monnaie unique) ;
- Trouver un accord sur la définition d’un panier de référence (PIB en PPA ou PIB nominal) ;
- Création d’une instance financière régionale pour encadrer les politiques de change.
Sur le futur de l’initiative de Chiang Mai, Yang Jilin estime qu’il est important d’agir au plus vite et propose d’articuler dans un premier temps ce projet autour du développement d’accords de swaps bi- et multilatéraux entre les pays d’Asie et de la mise en place d’institutions régionales indépendantes servant d’organes de supervision. Les Ministres des Finances de l’ASEAN+3 travaillent d’ailleurs à l’élaboration d’une structure institutionnelle commune dont la mission serait de mettre en œuvre les projets portés par l’ICM.
Rajiv Kumar, plus sceptique, semble lui croire que l’Asie n’est pas encore prête pour une coopération monétaire et financière. Il explique qu’en raison des spécificités culturelles, les pays asiatiques accordent davantage leur confiance à l’économie réelle qu’aux marchés financiers. Dès lors, l’alternative la plus cohérente serait, selon lui, de développer en premier lieu la coopération commerciale entre les pays de la région. Le renforcement des échanges commerciaux via la multiplication des accords de libre échange et l’accroissement des flux d’IDE servirait ainsi d’étape préliminaire au développement d’une coopération élargie aux sujets monétaires.
Session 3 – Quelle réforme du système monétaire international ?
Les dysfonctionnements du système monétaire international
Pour Michel Aglietta, le système monétaire international est actuellement comparable à un semi-étalon dollar, caractérisé par une combinaison de monnaies flexibles et de monnaies liées au dollar. Malgré cette ambivalence, le SMI fonctionne depuis plus de trente ans et, comme le souligne Arthur Kroeber, c’est la crédibilité de la monnaie américaine qui l’a soutenu durant cette période. Pour A. Kroeber, en tant qu’émetteurs de la monnaie de réserve internationale, les Etats-Unis se doivent de maintenir un solde courant déficitaire afin d’assurer la liquidité en dollar du reste du monde. Tant que les investisseurs estiment que les États-Unis sont en mesure d’honorer leurs engagements pour les 50 prochaines années, le SMI demeure crédible.
Cependant, Michel Aglietta et Yu Yongding soulignent les graves dysfonctionnements du système actuel puisqu’il ne garantit ni la stabilité des taux de change, ni la résorption des déséquilibres, ni un approvisionnement en liquidités en phase avec les besoins du reste du monde, ni la valeur de la monnaie de référence internationale, le dollar. Pour Michel Camdessus, depuis Bretton Woods, le système monétaire international demeure miné par le « dilemme de Triffin » : les Etats-Unis ne peuvent engager de manière cohérente une politique monétaire satisfaisant simultanément leurs objectifs domestiques et la demande externe de dollars.
Du fait de la crise actuelle, le SMI apparaît plus fragilisé que jamais. Pour Yu Yongding, d’une part la situation budgétaire américaine est aujourd’hui bien pire que lors de l’effondrement du système de Bretton Woods dans les années 1970 ; d’autre part, la défiance envers le dollar, sur lequel repose tout le système, est maximale. Michel Camdessus voit dans la diversification insuffisante des réserves de change mondiales l’une des causes des déséquilibres mondiaux et de la crise financière actuelle car elle a conduit à une utilisation désordonnée du dollar américain ainsi qu’à la constitution de réserves de liquidités disproportionnées.
Un soutien appuyé à la proposition chinoise de substituer les DTS au dollar…
En mars 2009, M. Zhou Xiaochuan, gouverneur de PBoC, a proposé une réforme radicale du système monétaire international dans laquelle les Droits de tirage spéciaux (DTS) remplaceraient le dollar américain comme monnaie de réserve internationale. Cette proposition était omniprésente dans les débats de cette session. Pour Dominique Strauss-Kahn, dans un monde globalisé il n’existe pas de solution nationale pour résoudre les problèmes actuels. Une monnaie nationale ne peut donc plus répondre aux défis auxquels est aujourd’hui confronté le SMI. Dans ce contexte, M. Strauss-Kahn estime intéressante l’idée d’un recours accru au DTS. M. Camdessus soutient vivement l’idée du gouverneur Zhou, rappelant que la France avait défendu une proposition identique dans les années 1960. A cette époque, la communauté internationale et les Etats-Unis étaient particulièrement préoccupés par les dysfonctionnements du SMI et le « dilemme de Triffin ». La volonté commune de diversifier les avoirs de réserve avait conduit, en 1969, à la création des DTS et à l’ajout, dans les Statuts du FMI, d’une clause stipulant que les Etats membres s’engageaient à faire du DTS le principal avoir de réserve dans le système monétaire international (art VIII, sect. 7).
Michel Aglietta et Yu Yongding voient effectivement dans la promotion du DTS un moyen de diversifier les réserves de change et de réduire les incitations à accumuler des dollars en excès. Yu Yongding juge très excessif le niveau actuel des réserves de change chinoises (investissement sous-optimal compte tenu du faible rendement des bons du Trésor américains) et estime qu’un nouvel arrangement monétaire international fondé sur les DTS serait acceptable pour la Chine car il garantirait la sécurité de son portefeuille de devises.
… mais les défis à relever avant une telle réforme du SMI sont de taille.
Michel Camdessus estime que le succès d’une telle cette réforme nécessite trois préalables. En premier lieu, il faut développer l’utilisation du DTS dans les transactions internationales. Deuxièmement, l’ancien directeur général du FMI rappelle que les discussions en vue de promouvoir le DTS ont échoué dans les années 1980 en raison du désaccord sur les modalités de fonctionnement d’un compte de substitution (lequel doit permettre aux banques centrales de convertir leurs réserves en DTS indépendamment du marché). La création d’un tel compte suppose en effet un arrangement sur le partage du risque de change associé, auquel ne sont jusqu’ici jamais parvenus les négociateurs. Or une refonte du SMI ne peut se concevoir sans un tel arrangement. Troisièmement, si la réforme s’articule autour du DTS, le FMI devra nécessairement jouer un rôle central, ce qui implique d’en élargir le mandat et d’en réviser le mode de gouvernance . Dominique Strauss-Kahn insiste lui aussi sur ce dernier point : un tel projet nécessite de renforcer la légitimité du FMI et d’en accroître les ressources. Le directeur général du Fonds en appelle au soutien politique du G20 sans lequel le FMI ne peut faire avancer le débat. Pour Michel Aglietta, il est également important que le champ d’action du FMI – de fait limité actuellement à la surveillance individuelle des membres – soit étendu afin de mieux répondre aux enjeux mondiaux. M. Aglietta estime que le RMB a sa place dans le panier de référence du DTS et, afin de promouvoir l’internationalisation de nouvelles devises, il propose de s’appuyer sur les initiatives régionales de coopération monétaire. Une phase transitoire pourrait consister en la coexistence de plusieurs pôles monétaires (polycentrisme) dont l’instabilité inévitable justifierait ensuite une solution globale du type DTS.
La crise : une fenêtre d’opportunité (qui se referme rapidement) pour la réforme
Dominique Strauss-Kahn et Michel Camdessus ont tous deux souligné l’opportunité que constituait la crise pour une réforme du SMI. M. Strauss-Kahn estime qu’il existe un consensus sans précédent, impliquant tous les grands acteurs, sur la nécessité de réformer le SMI. Il interprète les propositions du gouverneur Zhou comme la preuve que la Chine souhaite faire partie de ce processus. Yu Yongding partage cet avis, d’autant qu’un système fondé sur les DTS permettrait à la Chine de mieux gérer ses énormes réserves de change. Toutefois, pour garantir l’implication de la Chine dans ce projet, M. Yu estime que l’Occident doit éviter les critiques à l’encontre du gouvernement chinois sur d’autre sujets (sans les nommer explicitement, M. Yu faisait référence au Tibet et aux droits de l’homme) afin de ne pas gêner le travail des réformateurs chinois.
La tonalité des propos d’Arthur Kroeber sur ce sujet est plus pessimiste, l’économiste américain d’interrogeant sur la faisabilité politique d’une réforme globale du SMI. Les solutions techniques existent mais, sans volonté politique, ces réformes resteront lettre morte ou sans grande portée. Par ailleurs, A. Kroeber estime que la coopération monétaire asiatique n’avance pas faute de progrès sur les aspects institutionnels – lacune qui permet de mesurer le retard du projet asiatique par rapport à la construction monétaire européenne.
Dominique Strauss-Kahn a conclu son intervention en exprimant son inquiétude quant à l’élan réformiste des gouvernements. Après un effort de coopération sans précédent amorcé par le G20, M. Strauss-Kahn redoute un effritement du volontarisme politique qui pourrait ainsi refermer la fenêtre d’opportunité ouverte par la crise. Michel Camdessus redoute également que la communauté internationale ne rate une nouvelle occasion de refondre en profondeur le SMI : compte tenu de l’ampleur de la crise et des risques que fait encore courir le SMI actuel, il est pourtant de la responsabilité des chefs d’Etat d’engager, dès aujourd’hui, cette réforme de long terme – malgré la difficulté de la tâche.
Pierre Mongrué
Conseiller financier
Mickaël Le Gal
Attaché financier
BAI Guo
Attachée financier



Réagir à cet article
Cet article en RSS
Version imprimable



