Une Européenne en Chine - Julia Kristeva

Texte de la conférence donnée par Julia Kristeva le 24 février dernier au Centre Culturel Français de Pékin

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Une Européenne en Chine - Julia Kristeva

Paru le : 4 mars 2009

Texte de la conférence donnée par Julia Kristeva le 24 février dernier au Centre Culturel Français de Pékin

Je suis heureuse de retrouver la Chine et un auditoire chinois hospitalier, trente-cinq ans après un premier voyage dans votre pays, en mai 1974, avec Philippe Sollers et ce que nos hôtes d’alors avaient appelé « le groupe des camarades de Tel Quel » (Roland Barthes, François Whal et Marcelin Pleynet). Nous étions la première délégation d’intellectuels occidentaux, me semble-t-il, que la Chine du Président Mao recevait après son entrée à l’O.N.U.

Contrairement à ce qui a pu être dit, cette visite n’était pas, en ce qui me concerne, une allégeance inconditionnelle à l’idéologie en vigueur à l’époque, et je pense que cela ne l’était pas davantage pour mes amis, quoique différemment pour chacun. Profondément intriguée par la civilisation chinoise aussi bien que par les bouleversement politiques qui se produisaient, inscrite depuis quatre ans en licence de chinois à l’université Paris 7, qui est toujours aujourd’hui mon université, lectrice passionnée de la célèbre encyclopédie du britannique Joseph Needham « Science and civilisation in China », j’étais curieuse de trouver une réponse à deux questions (au moins !) que je formulerai comme suit, et qui me paraissent toujours d’actualité :

1. Si le communisme chinois est différent du communisme et du socialisme occidentaux, comment la tradition culturelle et l’histoire nationale ont-elles contribué à forger cette énigmatique « voie chinoise » ?

2. Les conceptions traditionnelles chinoises de la causalité, de la divinité, du féminin et du masculin, du langage et de l’écriture ne contribuent-elles pas à former une subjectivité humaine spécifique, différente de celle qui s’est constituée dans la tradition gréco-judéo-chrétienne ? Et si oui, comment ces expériences subjectives peuvent-elles rencontrer, s’opposer ou coexister avec les autres acteurs de notre humanité universelle et non moins différenciée ?

Vous imaginez que ces questions, pour une jeune femme de trente ans, étaient aussi enthousiasmantes qu’insolubles. Pour autant, la réalité chinoise que je rencontrai, dominée par la phase dite de la « révolution culturelle » dans laquelle les femmes et les jeunes avaient été lancées à l’assaut de l’ancien appareil du Parti communiste, m’attirait à cause de l’attention portée à l’émancipation féminine au présent et dans le passé, au point que je rapportais de ce voyage un livre que j’écrivis en hommage aux femmes chinoises - livre qui sera d’ailleurs disponible en traduction chinoise dans un mois. Cependant et en même temps, la persistance du modèle soviétique et les stéréotypies d’un discours officiel qui faisait fi des libertés de pensée individuelles et collectives allaient non seulement rendre presque impossible l’approfondissement de mon enquête, mais même me décourager : au point de me faire renoncer à poursuivre sur la voie de l’apprentie sinologue que j’avais tout d’abord choisie d’emprunter.

De retour à Paris, c’est à la sémiologie et surtout à la psychanalyse que je me suis consacrée, et à la maternité, sans oublier le moins du monde les questions que j’ai formulées plus haut. Des questions immenses, que des jésuites des XVIIe et XVIIIe siècles avaient ouvert à leur façon, dans l’orbe de l’universalisme catholique, et dont les sciences humaines et la sinologie n’avaient pas manqué de poursuivre l’exploration, à leur manière technique et minutieuse, et qui me passionnent toujours aujourd’hui.


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