Télécharger le bulletin économique complet
1. Bien qu’en nette accélération depuis le début de la décennie, le rapprochement commercial de l’ASEAN et de la Chine est jusqu’à présent resté relativement limité
Au cours des dix dernières années, les échanges économiques entre la Chine et l’ASEAN ont connu un développement fulgurant. Les flux commerciaux ont été multipliés par 10 en 10 ans, passant de 2 à 20 Mds USD entre 1999 et 2009. Cette croissance exponentielle a été largement tirée par la demande chinoise. Au sein du commerce extérieur chinois, l’importance relative de l’ASEAN n’a en effet que légèrement augmenté, passant de 8 à 10% sur cette période. Dans le même temps, l’importance relative de la Chine pour l’ASEAN a triplé, passant de 4,2 à 11,9% des importations et de 3,2 à 9% des exportations entre 1998 et 2008. Remarquons cependant que cette croissance impressionnante des échanges n’a fait que corriger un déficit d’intégration devenu anachronique, mais sans pour autant renforcer la préférence mutuelle entre la Chine et l’ASEAN. Compte tenu de l’importance relative des secteurs « protégés » dans les économies de l’ASEAN, l’Asie du sud-est apparaît en effet bien moins intégrée avec la Chine que l’Asie du nord-est, très spécialisée dans les secteurs électroniques désormais totalement ouverts. L’intensité des échanges entre la Chine et l’ASEAN reste à peine supérieure à celle qui découle naturellement du poids économique de la Chine (sans même tenir compte des facteurs de proximité) : la Chine représente ainsi 9% des exportations de l’ASEAN et 12% de ses importations, contre resp. 7 et 10% au niveau mondial. A l’inverse, le poids de la Chine dans les échanges du Japon, de la Corée et de Taiwan est très supérieur à son poids mondial, de l’ordre de 15-20% tant à l’importation qu’à l’exportation. Ceci explique que l’Asie de l’est apparaît dans son ensemble quasiment aussi intégrée que l’UE (plus de 50% d’échanges intra-régionaux) malgré la faible polarisation des échanges entre la Chine et l’ASEAN.
2. Jusqu’à présent le développement de la Chine a incontestablement fragilisé la compétitivité de l’ASEAN sur ses principaux créneaux d’exportation
La proposition d’un ALE par le premier ministre chinois, ZHU Rongji, en novembre 2000, répondait d’abord et avant tout à un objectif politique. Par ce geste, la Chine souhaitait montrer que son développement peut aussi être source de création de richesse pour ses voisins et pas uniquement de compétition destructrice. Le timing de cette proposition n’aurait pu être meilleur : à la veille de l’entrée de Chine dans l’OMC, l’ASEAN, encore convalescente de la crise de 1997/1998, sait qu’elle est sur le point de perdre un avantage comparatif décisif dans le textile-habillement (accord multifibre). Pire encore, ce sont l’ensemble des activités de processing trade (électronique principalement) qui risquent de pâtir de l’attractivité de la Chine désormais réhaussée par un cadre des affaires plus accueillant et sécurisé. Même si les pays membres en profitent pour réactiver leur propre processus d’intégration régionale à travers l’AFTA, il est alors bien trop tard pour espérer atteindre à temps la taille critique qui aurait permis à l’ASEAN de rivaliser avec la Chine.
Avec le recul de quelques années, ces craintes étaient elles vraiment justifiées ? Sans doute non dans la mesure où le processus d’émergence de l’ASEAN n’a pas été stoppé et dans la mesure où de nouvelles success story telles que le Vietnam ont même enfin pu prendre leur envol. Mais si la prophétie du « rouleau compresseur » chinois ne s’est pas réalisée, force est de constater que le modèle de développement de l’ASEAN par l’industrie exportatrice n’a jamais retrouvé son rythme antérieur à la crise de 1997-1998. Après quelques hésitations les investisseurs étrangers sont revenus en force (en 2007 et 2008 la région a accueilli près de 60 Mds USD, soit le double des flux entrants lors de la période faste du début des années 90) mais ces opérations semblent être de plus en plus motivées par le marché intérieur. Depuis 2001, la part de marché mondial de l’ASEAN dans les biens manufacturés n’a cessé de décliner (Cf. graphique). Les ventes aux Etats-Unis, son premier client, stagnent depuis 2000 à 150 Mds USD par an, régressant ainsi de 15 à 10% de part de marché au cours des 8 dernières années, tandis que la Chine bondissait de 11 à 24%. De même sur le marché européen, la part de l’ASEAN a diminué de 5,0 à 3,8% des importations de biens manufacturés tandis que la Chine passait de 3,3 à 8%. Cette perte de compétitivité de l’ASEAN se retrouve dans la plupart des secteurs et sur la plupart des marchés. Elle est particulièrement marquée dans les principaux produits d’exportation que sont l’informatique (baisse de 16,8 à 13,3% du marché mondial), les équipements de télécommunication (de 8,9 à 5%) et les vêtements - bien que dans ce dernier cas le décollage des exportations vietnamiennes vers les Etats-Unis a permis d’atténuer la chute (de 7,9 à 7%). Seuls deux secteurs ont continuellement joui d’une croissance positive (en parts de marché) : l’agriculture et les produits automobiles, mais à partir d’une base très faible dans ce second cas (Cf. graphique).
3. Tandis que les bénéfices de la « création d’échanges » avec la Chine ne réalisent pas toutes leurs promesses
Afin d’illustrer l’esprit de coopération « gagnant-gagnant » qui anime les accords régionaux et plus généralement leur doctrine de « coexistence pacifique », les autorités chinoises ne manquent pas de souligner que leurs échanges commerciaux avec l’Asie sont déficitaires. Mais comme souvent avec la Chine, les statistiques n’offrent qu’une vérité toute relative : d’après les douanes chinoises, la Chine est en déficit avec l’ASEAN dans son ensemble et avec la plupart de ses principaux membres (à l’exception de Singapour, de l’Indonésie et du Vietnam) alors que d’après leurs propres douanes, tous ces pays (à l’exception des Philippines) sont en déficit avec la Chine. A ce jeu la Thaïlande présente le plus fort contraste avec 10 Mds USD d’excèdent en 2008 et 2009 d’après les Chinois contre resp. 4 Mds puis 1 Md de déficit d’après les Thaïlandais. Si l’on corrige des différents biais statistiques les mieux connus, tels que la comptabilisation du transit par Hong Kong et Singapour, la vérité se situe probablement à un niveau proche de l’équilibre. Si globalement les échanges entre la Chine et l’ASEAN sont équilibrés et si l’ASEAN ne réussit pas à gagner des parts de marchés en Chine (y compris dans les secteurs agricoles qui ont bénéficié de mesures de libéralisation anticipée – early harvest), qu’en est-il du secteur électronique, qui concentre une part majoritaire des échanges ? La concurrence exercée dans ce domaine par la Chine sur les marchés occidentaux a-t-elle été compensée par la création de nouveaux flux de biens intermédiaires entre la Chine et l’ASEAN, au sein du fameux « circuit intégré asiatique » ? A cette question très complexe, il n’existe pas de réponse valable pour tous les pays et tous les sous-secteurs. Singapour et la Malaisie, par exemple, ont réussi à maintenir une croissance positive de leurs exportations de composants, pas les Philippines. Dans l’informatique (produits finis), la Thaïlande continue à progresser mais la Malaisie et Singapour régressent depuis quelques années, etc. Les graphiques ci-dessous mettent toutefois en évidence un effet globalement neutre voire légèrement négatif. Dit autrement, la création de flux d’échanges avec la Chine dans le secteur électronique ne semble pas compenser totalement la diminution des échanges avec le reste du monde. Vu de l’ASEAN, l’intégration de la Chine dans le « triangle asiatique » s’est donc traduit par une intensification des flux (conformément à l’éclatement de la chaîne de valeur ajoutée) mais au total l’excédent commercial net dégagé sur ce secteur a stagné autour de 80 Mds USD par an (voir graphique). Ce n’est certes pas un effondrement mais s’il y a bien une relation « gagnant – gagnant », c’est celle qui lie les consommateurs occidentaux et les producteurs asiatiques, davantage que celle qui associe la Chine et l’ASEAN au sein du triangle asiatique.
4. Dans ce contexte les bénéfices du CAFTA prédits par différentes simulations doivent être interprétés avec prudence
D’un point de vue prospectif, la plupart des études économétriques concluent à un impact globalement positif du CAFTA tant pour l’ASEAN que pour la Chine. En termes relatifs, les gains estimés sont généralement plus importants pour l’ASEAN que pour la Chine compte tenu du plus grand degré d’ouverture de ces pays et de l’importance relativement plus grande de la Chine dans leurs échanges. Ces résultats ne sont guère surprenants compte tenu de la manière dont sont construits la plupart des modèles (pas de prise en compte des coûts associés à la réallocation entre secteurs). L’analyse par secteur et par pays indique cependant de grandes divergences qui doivent conduire à la plus grande prudence dans leur interprétation. Dans la pratique, en effet, la concrétisation pour l’ASEAN des bénéfices du CAFTA tels que simulés par les études passe par une réallocation sectorielle potentiellement coûteuse.
Compte tenu de leur hétérogénéité en termes de niveaux de développement et de degré d’ouverture à la concurrence, les membres de l’ASEAN n’auront pas tous la même capacité à gérer ces évolutions et in fine tirer les bénéfices potentiels de cette libération (Cf. graphiques). Ainsi Singapour et la Malaisie bénéficieraient d’une production accrue dans le secteur électronique mais les pays les plus pauvres (Cambodge, Laos, Myanmar) subiraient un recul de leur production dans presque tous les secteurs. Les Philippines et l’Indonésie connaîtraient également un recul de leur production globale, en raison de pertes localisées dans le textile-habillement pour le premier et dans l’industrie de première transformation pour le second. Dans aucun secteur les gains ne sont uniformes entre les pays membres et dans aucun pays les gains nets sont positifs pour tous les secteurs.
* * *
En conclusion, on peut retenir que : 1/ en dépit de la forte croissance de leurs échanges au cours de la dernière décennie, la Chine et l’ASEAN sont aujourd’hui encore peu intégrés économiquement 2/ le développement de la Chine s’est traduit par une réduction très nette des parts de marché mondial de l’ASEAN dans ses principaux secteurs de spécialisation 3/ la demande d’importation chinoise n’a compensé que partiellement ces pertes, même en tenant compte de la création de commerce dans les composants électroniques et de la mise en œuvre des accords de « récolte précoce » dans l’agriculture 4/ à plus long terme, les bénéfices associés à la mise en œuvre du CAFTA pour l’ASEAN, bien que globalement positifs d’un point de vue théorique, seront nécessairement inégaux selon les secteurs et pays à l’image des inquiétudes exprimées récemment en Indonésie. Le coût politique de leur pleine concrétisation les rend donc pour le moins incertains
Stéphane Cieniewski
Conseiller Financier, SE de Hong Kong



Réagir à cet article
Cet article en RSS
Version imprimable



