Portrait de Guillaume Molko, premier violon au Shanghai Symphony Orchestra

Né en 1981, Guillaume Molko est diplômé du Conservatoire National supérieur de Musique de Paris et du Mannes College à New York. Retour sur le parcours d’un violoniste français à la carrière très prometteuse.

Guillaume Molko, vous êtes premier violon de l’Orchestre symphonique de Shanghai depuis 3 ans. Comment un jeune violoniste diplômé du CNSM se retrouve-t-il premier violon de l’un des orchestres les plus prestigieux de Chine ?

Je suis arrivé pour la Saint-Valentin de l’année 2012. J’avais trouvé un poste à l’Orchestre symphonique de Shenzhen et après une année et demi j’ai passé une audition pour l’Orchestre symphonique de Shanghai.

En France, dans le cadre de mes études au CNSM, j’étais invité à joindre les orchestres dans la section. J’avais finalement quelques expériences de violon solo dans des orchestres mais jamais à Paris. Être premier violon d’un orchestre était vraiment ce que je voulais faire, c’est le poste pour lequel je pense avoir le plus d’aptitudes.

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Petit, vous vouliez devenir… chef d’orchestre ?

A l’âge de 10-11 ans, j’ai gagné une compétition d’un festival de jeunes musiciens à Grenoble et on m’a interviewé. Ils m’ont posé une question « Qu’est-ce que vous voulez-vous faire plus tard ? » j’ai répondu « je veux être chef d’orchestre ». Être chef d’orchestre, ce n’est vraiment pas évident, il faut avoir de fortes notions de piano et c’est une formation encore plus élitiste qu’instrumentiste.

Quand j’étais au conservatoire de Paris, j’ai eu l’opportunité de jouer comme premier violon avec Kurt Masur, venu diriger quelques concerts avec l’orchestre des étudiants du conservatoire, et j’ai adoré...

Le rôle du violon solo est le lien entre le chef d’orchestre et l’orchestre. Il faut pouvoir interpréter avec des gestes toutes les intentions musicales. Parfois on rattrape les erreurs du chef d’orchestre, il faut alors assurer un rôle diplomatique. C’est assez abstrait. On ne parle presque pas. Tout se joue dans la connexion, les gestes. Bien sûr, je m’adresse parfois à ma section ou à l’orchestre mais la plupart du temps c’est une gestuelle. C’est ce qui se rapproche le plus de chef d’orchestre pour un instrumentiste.

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Comment êtes- vous venu à la musique ?

Petit, je chantais tout le temps. Mes parents, m’ont inscrit à l’école de musique municipale de Tullins, petite ville à 25 km de Grenoble. Lors du premier cours de solfège, la prof de violon a demandé « qui veut jouer du violon ? Vous pouvez commencer l’apprentissage du violon dès la première année ». J’ai levé la main, et je ne savais pas ce qu’était un violon. Ça aurait pu aussi bien être un tuba comme un triangle ! J’avais 7 ans, ce n’était pas très sérieux. Je faisais un quart d’heure, une demi-heure de violon tous les jours. Pendant quelques années ça marchait tout seul. J’étais assez doué pour garder l‘intérêt et j’avais une très bonne prof, bien qu’étant dans une petite école (Music’Am) très loin de ce qui se fait à Paris et des grandes villes… Le matin on travaillait le violon et l’après-midi, c’était cours par correspondance. J’ai fait ça pendant 4 ans, de la 5ème à la seconde. On était seulement une dizaine de la maternelle jusqu’au lycée et je faisais partie des plus âgés. A cet âge-là, on a besoin d’une vie sociale, donc ce n’était vraiment pas évident.
Un jour, je regardais les Victoires de la musique classique : Maxim Vengerov jouait « la ronde des lutins » d’Antonio Bazzini. J’étais émerveillé, je ne savais pas que l’on pouvait jouer du violon comme ça. A partir de ce moment-là, je me suis dit « c’est ce que je veux faire, je veux jouer du violon comme lui », je devais avoir 11 ou 12 ans.
J’ai joué aux côtés de Maxime Vengerov l’année dernière, pour la première fois, ici à Shanghai avec l’Orchestre symphonique. On est parti ensemble en tournée cet été en Amérique du Sud, il était soliste invité…

Vous avez dû être particulièrement ému de jouer à ses côtés. Après votre école de violon à Grenoble, vous intégrez le Conservatoire national supérieur de musique…

Après une année au conservatoire de Grenoble, j’ai eu la médaille d’or du conservatoire. Je devais avoir 16 ans quand j’ai passé le test d’entrée pour passer le CNSM de Paris. La différence de niveau était telle ! Ce fut une grosse claque… J’ai donc intégré les classes à horaires aménagés du conservatoire de région de Paris. Là non plus je n’étais pas au niveau. Tous ces élèves jouaient bien mieux que moi. Je pense qu’à cet âge-là, il y a deux solutions : soit on abandonne, soit on persévère jusqu’à obtenir ce que l’on vise et j’ai opté pour la seconde option.

Après avoir intégré le conservatoire de région, j’ai eu une longue période où je n’avais plus du tout confiance. Ma prof à cette période-là, d’origine russe, était très stricte, il fallait que tout soit parfait. Je n’avais plus du tout l’occasion de jouer. Quand j’étais à l’école de violon à Grenoble, on jouait peut-être une dizaine de fois par an, j’avais une habitude de la scène depuis le plus jeune âge. J’aimais la scène. Pendant 3-4 ans j’ai eu un passage à vide.

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Comment êtes-vous sorti de ce passage à vide ?

J’ai beaucoup travaillé, je passais beaucoup d’heures sur le violon à développer ma technique. Ce qui me manquait c’était la technique. J’ai passé beaucoup d’heures sur le violon et surtout j’ai commencé à faire ce que je n’avais jamais fait avant, c’est-à-dire la musique de chambre avec des copains. Je jouais aussi dans un orchestre, c’était quelque chose que je n’avais jamais fait avant. On est beaucoup moins exposé que donner des concerts en soliste.

Vous avez bénéficié d’une bourse pour étudier au Mannes College en 2009/2010. Vous décidez alors de quitter Paris.

J’ai vécu 12 ans à Paris, j’avais une vie confortable, bien qu’étant étudiant j’avais de nombreuses opportunités en musique de chambre, en orchestre mais je ne faisais pas vraiment ce que je voulais faire. Je passais des auditions dans les orchestres parisiens pour être « Tutti » dans la section et ça ne marchait pas. J’ai tout mis de côté, et me suis concentré à développer une carrière de violon solo. A New York, j’ai rencontré une grande prof de violon (Lucie Robert) avec laquelle j’ai étudié pendant 2 ans et demi, c’est le plus grand tournant dans ma carrière !

C’est là aussi que j’ai rencontré mon épouse, originaire du nord-est de la Chine et pianiste. En tout, j’ai passé 8 années au conservatoire de Paris, puis deux années à New York, au Mannes College. Les diplômes ne veulent pas dire grand-chose, ce n’est pas ça qui fait la qualité du musicien, ce qui est important c’est les professeurs. Cependant ici en Chine, systématiquement, aussi bien à Shenzhen qu’à Shanghai ou Suzhou, on m’a demandé la copie de mes diplômes.

Est-ce que la rencontre avec votre épouse a été déterminante dans le choix de vous rendre en Chine ?

Oui, bien sûr. Elle poursuivait alors des études à l’université de New York en économie et psychologie. Elle voulait rentrer en Chine ou du moins s’en rapprocher. La première opportunité qui s’est présentée était à Hong Kong, à l’Orchestre philarmonique. J’ai passé une audition, puis j’ai été invité à rejoindre l’orchestre en tant que premier violon invité.

En décembre 2011, j’étais de passage en Chine pour rendre visite aux parents de mon épouse. C’est à cette occasion que j’ai fait la rencontre du manager de l’Orchestre de Shenzhen. Il semblait très intéressé pour m’offrir un poste. J’étais assez curieux ne sachant lequel j’allais occuper. Finalement, on m’indiquait que j’avais obtenu celui de premier violon et que j’étais attendu au mois de mars pour le concert d’ouverture de la saison.

Ça s’est très bien passé pendant une année, au cours de laquelle on a fait une tournée en Europe. Après, il y a eu un dérapage quand il a fallu renégocier mon contrat, je ne savais pas s’ils voulaient me garder. J’ai donc pris les devants et c’est comme ça que j’ai auditionné pour l’Orchestre symphonique de Shanghai. J’ai passé l’audition, deux concerts d’essais pendant l’été… On a déménagé à Shanghai au mois de septembre.

Vous vous plaisez à Shanghai ?

J’aime beaucoup, surtout ce quartier (l’ancienne concession française), ça me rappelle Greenwich Village à New York. C’est vrai que ce sont des villes un peu jumelles. C’est très vibrant. J’aime beaucoup. Quand je suis arrivé, j’ai eu jusqu’à 5 semaines sans concert, c’était fantastique. Depuis que l’orchestre s’est implanté dans la nouvelle salle avec l’académie, j’ai rarement plus d’un jour de congés.

Comment vous répartissez-vous le temps de travail avec l’autre premier violon solo ??

Nous sommes deux violons solos dans l’orchestre, avec Li Pei. On s’entend très bien, la plupart du temps on est en rotation, mais de temps en temps que ce soit en tournée ou pour les gros concerts qui demandent un gros effectif, on joue tous les deux, on partage le même pupitre. Ce qui fait que je joue pour 60-70% des concerts.

Combien de musiciens compte l’orchestre ? Combien d’étrangers à vos côtés ?

Nous sommes 105 musiciens dont un dixième d’étrangers. Il doit y avoir 5 sino-américains, la première trompette et les tubistes sont russes, le premier cor solo est américain. C’est un plaisir de travailler ensemble. Ils sont très professionnels et très respectueux. Comparé aux orchestres européens, c’est plus décontracté.

Parallèlement à l’orchestre, vous enseignez le violon, c’était aussi une vocation ?

Pas vraiment, pour être honnête. J’étais très orienté vers la scène mais depuis l’année dernière l’Orchestre symphonique de Shanghai et l’Orchestre philharmonique de New York, en partenariat avec le conservatoire de Shanghai ont inauguré la Shanghai Orchestra Academy. Dans le cadre de cette académie, on accueille 4 fois par an les solistes de l’orchestre de New York pour enseigner lors de master classes. En général, ils restent une petite semaine. Pendant toute l’année, j’enseigne la musique de chambre, le violon et aussi les classes d’orchestres au sein de l’académie. J’ai également un groupe de musique de chambre. En plus il y a les classes d’orchestres, les réunions, les masters classes. Une journée par semaine, j’enseigne aussi à l’Université de Suzhou.

Quelle place la musique occupe-t-elle en dehors de vos heures de pratique ?

C’est une dépendance, un réflexe. La moindre minute que j’ai pour moi, en général elle est pour la musique, pour mon travail… j’ai du mal à m’en séparer complétement. Parfois, je compose des cadences pour les concerts, de temps en temps des arrangements mais je ne compose pas… Heureusement, je n’ai pas ce besoin.
Mon épouse me reproche parfois d’être là sans être là. Souvent mes pensées sont dans la musique, il y a une phrase, une mélodie que j’ai besoin d’analyser. Mon humeur en dépend. Si je ne me sens pas bien sur le violon, je ne me sens pas bien. J’aimerais parfois couper les ponts, faire autre chose. Quand j’écoute, c’est en relation avec ce que vais jouer. J’ai énormément écouté quand j’étais étudiant et je n’ai plus vraiment le temps. Je n’ai pas non plus le temps d’aller aux concerts auxquels je ne joue pas.

Est-ce que vous avez un compositeur qui a vous a particulièrement marqué ?

C’est tellement vaste… les 3 B bien sûr (Bach, Beethoven, et Brahms), mais aussi Mozart, Strauss et Mahler. En orchestre, il y a des émotions, quelque chose que l’on ressent d’assez unique, que l’on peut rarement avoir avec de la musique de chambre, ou même comme soliste. J’ai un souvenir où je pleurais sur scène tant les émotions étaient grandes avec les Quatre derniers lieder de Strauss.

Qu’en est-il des compositeurs contemporains ?

Pour l’instant en Chine, on reste encore dans le grand répertoire. On joue très rarement des œuvres de compositeurs contemporains. C’est vrai qu’ici, je n’ai plus trop contact avec les compositeurs européens ou américains. Ça c’est un manque.
Au moins une fois par an, on joue des œuvres d’un compositeur contemporain mais chinois. L’artiste en résidence cette année est le compositeur Chen Qigang, il est un des derniers élèves d’Olivier Messiaen (1908-1992) et vit aujourd’hui à Paris. On joue ses œuvres lors de 4 ou 5 concerts. C’est très bien écrit.

Est-ce qu’il y’a un souvenir de tournée, une ville où le public était particulièrement réceptif ?

Avec l’Orchestre symphonique de Shanghai, on a fait deux tournées en trois ans. L’une en Europe et l’autre aux États-Unis et en Amérique du Sud. Des tournées de deux semaines avec en moyenne 6-7 concerts par tournée. On a joué au Concertgebouw à Amsterdam. C’était ma première fois, j’étais violon solo pour ce concert. Voir une foule aussi enthousiaste et surtout jouer dans cette salle légendaire, c’est un grand souvenir. On a joué Teatro Colon à Buenos Aires ainsi qu’au siège des Nations Unies à New York ! C’était lors de la commémoration du soixante-dixième anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale et la création des Nations Unies, au mois de septembre dernier.

L’année dernière, quand l’orchestre de Paris est venu, j’ai également ressenti une certaine fierté. La dernière fois que je les ai quittés j’étais dans le rang, musicien supplémentaire, et maintenant ils sont venus jouer ici et je suis numéro 1 !

Est-ce qu’il y’a un orchestre particulier pour lequel vous souhaiteriez jouer ?

S’il y a un orchestre ou une ville dans laquelle j’aimerais retourner c’est New York. Il y a deux orchestres, le Metropolitan Opera et le Philharmonic de New York… il faut continuer à rêver !

Voyez-vous votre avenir en Asie ?

On verra après trois ans ici, ce qu’il y a de grandiose c’est que je suis toujours jeune et je gagne en expérience, je rencontre les plus grands chefs. La semaine dernière j’étais violon solo pour un concert avec le chef d’orchestre Sir Neville Marriner, une légende…
En termes de programmation, ce qui se fait à l’Orchestre symphonique de Shanghai est ce qu’il y a de mieux en Chine, même à Canton et à Pékin, ils n’ont pas l’équivalent. Ici, ils déploient de grands moyens. Les plus grands chefs d’orchestre et les plus grands solistes sont invités. On a une magnifique salle de concert, dans laquelle on a même le privilège et le bonheur de pouvoir répéter !

Je suis très chanceux, heureux et honoré... et je m’accroche, car conserver ce genre de poste c’est difficile. Je vois beaucoup de violonistes chinois qui sont incroyables, extrêmement talentueux. Il y a une grosse pression. Je suis un jeune violon solo, un jeune professeur, et ce qui se passe ici est incroyable pour moi. C’est une opportunité en or et je sais que mon poste est très exposé, c’est pour ça que je ne suis sûr de rien...

Ce qui est sûr c’est qu’il devient délicat de subsister en Europe, les subventions commencent à se tarir en France. Ici, il y a une forte demande, c’est un secteur en voie de développement. L’ancien premier alto solo de l’Orchestre symphonique de Londres enseigne maintenant à l’Université de Suzhou…

Quels sont les prochains grands concerts avec l’orchestre en 2016 ?

Le prochain grand concert est le premier concerto de Szymanowski que je vais jouer avec l’orchestre symphonique. L’année dernière j’avais joué La vie de Héros de Strauss, concert d’ouverture de la saison. Cette année, le directeur musical souhaitait m’associer à quelque chose de particulier, il m’a proposé le premier concerto de Szymanowski.

Ce sera le 3 avril 2016. C’est la plus grosse échéance.
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Dernière modification : 29/01/2016

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