Depuis quand êtes vous en Chine ?
Je suis arrivé en Chine pour la première fois en novembre 2004 et j’y suis resté jusqu’à Noël 2004. En dehors de mes activités artistiques, j’avais établi, avec mes associés, une chaîne de bijouterie (Cléor) et nous voulions ouvrir une usine en Chine, dans le Guangxi à Wuzhou. Cela a coïncidé avec un moment de ma vie où j’ai décidé de faire passer le côté artistique en priorité. Je me suis dit que si ne le faisais pas maintenant je le regretterai. Pour faire passer l’art en premier il fallait que je me baigne dans un contexte où je n’avais aucune connexion. Je suis donc retourné à Wuzhou, sans être certain que j’allais rester en Chine et cela fait maintenant cinq ans que j’y suis.
Je suis d’abord resté presque deux ans à Wuzhou où je me suis consacré pleinement à la peinture, ce que je ne pouvais pas faire en France. Il fallait que je change mes priorités, ce qui était secondaire est devenu prioritaire.
Après Wuzhou qu’est ce qui vous a donné l’idée de venir à Canton ?
Dès fois le destin se moque un peu de vous. J’étais depuis un an en Chine lorsque des gens de ma famille m’annoncent que j’ai un cousin chinois dont je n’avais jamais entendu parler. C’est quelqu’un qui a été adopté par un membre éloigné de ma famille. Il est venu me voir à Wuzhou, on s’est tout de suite bien entendu. Aujourd’hui on a des rapports de grand frère à petit frère et on se voit tous les jours. C’est lui qui m’a convaincu de quitter Wuzhou pour aller à Shantou avec lui. J’y suis resté à peu près un an et demi. Puis, nous avons tous les deux pris la décision de partir pour Canton, cela coïncidait avec un moment où j’étais prêt à retrouver une ville de dimension internationale et à confronter mon travail au regard des autres. Venir à Canton c’était pour moi l’étape d’après, comme de passer de l’Ohio à New York aux Etats-Unis.
Aujourd’hui, comment faites-vous connaître vos œuvres ?
J’ai eu beaucoup de chance d’avoir deux galeries (« East by East » et « La Cinquième ») à Paris qui se sont intéressées à ce que je faisais et à mon parcours. Dès 2006, il y a eu des expositions qui ont été très bien reçues à Paris.
En Chine, je n’ai jamais eu de volonté réelle de promouvoir mon travail, mais cela s’est fait très naturellement à travers des rencontres dans les milieux artistiques. Il y a ici beaucoup d’occasion de montrer ce qu’on fait. Aujourd’hui deux galeries à Hong Kong me représentent, une pour la photo (« The Stone ») et une pour la peinture (« La Galerie du Monde »).
Qu’en est-il du monde artistique à Canton ?
Il y a une dynamique commune, les artistes, étrangers ou chinois, qui sont à Canton sont des gens qui y sont parce qu’ils le souhaitent. Ce sont des gens qui sont touchés par la ville et la mentalité, et ils reconnaissent le potentiel que peut avoir cette ville par rapport à Pékin et à Shanghai. Tout le monde connaît les hauts lieux de l’art à Pékin et Shanghai, mais on a tendance à oublier Canton. Pourtant, Canton a un réel potentiel. Canton a une position de « challenger » dans son rapport à l’occident, ce qui n’est pas le cas de Pékin ou de Shanghai.
Y a-t-il une spécificité de l’art contemporain à Canton par rapport à Shanghai ou Pékin ?
Un gros pourcentage des travaux qu’on trouve à Shanghai et Pékin vient cacher ce que la Chine peut vraiment dire, ce sont des travaux qui sont créés pour plaire à l’Occident, car ils correspondent à ce que l’Occident est venu chercher en Chine. A Canton, les artistes sont moins pollués et ne tombent pas dans le piège de la « peinture-business ». J’ai envie de dire qu’à Canton il y a un côté plus sincère ; c’est moins glorieux, moins vitrine, il n’y a pas les dorures, pas les diamants, mais c’est peut-être plus sincère.
Avez-vous le sentiment que l’art suscite un intérêt au-delà du cercle des artistes à Canton ?
Totalement, c’est imbriqué dans leur vie de tous les jours. Tout événement a une connotation artistique, directe ou indirecte. L’intérêt de la population pour l’art contemporain est quelque chose qui débute à Canton, ils sont en train de toucher ça du doigt, petit à petit. Comme à Pékin et à Shanghai, ici aussi le feu prendra. Nous avons créé, moi et d’autres artistes, un mouvement artistique qui a pour objectif d’utiliser notre savoir faire pour montrer ce qui mérite de l’être. On nous a demandé de gérer une galerie à Canton qui pourrait être une des plus jolies galeries de la ville, dans le quartier de Dongshan Kou. Cela prouve que les locaux commencent à trouver cela intéressant et à vouloir intervenir dans le domaine.
Qu’est ce qui structure le mouvement artistique dont vous nous parlez ?
Ce n’est pas un mouvement artistique dans le sens pictural ou dans le sens technique du terme. C’est un regroupement d’artistes qui vise à promouvoir l’art contemporain dans la région. La qualité est là, mais il manque un savoir-faire pour mettre ces travaux en valeur, et ce mouvement s’est créé pour répondre à ce manque.
Les autorités locales s’impliquent-elles dans le développement de l’art contemporain ?
Oui, c’est manifeste. La preuve : l’exposition organisée récemment au" Book Store". C’est la première fois qu’un événement privé est organisé dans cet établissement qui est une librairie gérée par le gouvernement. Plusieurs peintres chinois vivant à l’étranger sont revenus spécialement pour cet événement.
Quelle a été l’influence de la Chine sur votre travail ?
Lorsqu’on est ici dans une incommunicabilité totale, ce que j’ai recherché, on est frappé par des sentiments vitaux, brutaux, essentiels. Le fait de ne pas parler chinois me rend service dans le regard que je porte sur les gens et sur ce qui m’entoure. Vous redevenez un peu plus animal et vous ressentez les choses différemment. Dans mes travaux, il y a des notions de foule, ce n’est pas parce qu’ il y a du monde en Chine, je m’aperçois rétrospectivement que c’est mon appréciation de la notion de foule, c’est-à-dire moi d’un côté et le reste en face. Deuxième élément important dans mes travaux, les petites filles, j’aime bien peindre sur ce thème, car je considère qu’elles représentent l’avenir de la Chine, ce sont elles qui ont le plus de revanche à prendre et le plus de courage pour se battre.
Propos recueillis par Nicolas Perocheau.




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