Parlons culture avec l’Alliance française de Shanghai : entretien avec Michel Tremblay

Muriel Canas-Walker nous propose un entretien avec Michel Tremblay, écrivain et dramaturge qui incarne une facette populaire et haute en couleurs de la francophonie.

Je décris le seul milieu que j’ai jamais connu, le milieu que j’aime, le milieu d’où je viens. [...] On était trois familles dans la même maison : treize dans sept pièces. Je veux me rendre le plus loin possible et continuer à décrire les gens tels qu’ils sont, qu’on aime ça ou qu’on aime pas ça. (Michel Tremblay, Le vrai monde ?)

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Michel Tremblay
Michel Tremblay

Tu parles-tu le français ?
A Paris, tout le monde perle bien, c’est du vrai français partout… C’est pas comme icitte… (Tremblay, Les Belles-sœurs)

Les milliers de personnages qui peuplent l’œuvre remarquable du dramaturge et écrivain québécois Michel Tremblay ne parlent pas le « français de France », comme on dit, mais le « joual », un sociolecte du français québécois issue de la culture populaire. Ce dialecte particulier de la francophonie a obtenu ses lettres de noblesse grâce à Tremblay qui a ouvert la voie aux autres artistes du Québec comme par exemple Robert Charlebois ou Yvon Deschamps. Auparavant les écrivains québécois se gardaient d’utiliser le joual, préférant écrire dans un français standard, voire châtié, exprimant ainsi un certain complexe d’infériorité vis-à-vis de la France. Cependant le joual n’est pas une langue étrangère, mais bien un dialecte du français qui fait partie intégrante de la francophonie, et le succès retentissant des Belles-sœurs, la première pièce de théâtre écrite et jouée entièrement en joual, à la fois au Québec et en France, en est la preuve criante. Les Français, comme les Québécois, se reconnaissent dans les personnages pittoresques de Tremblay, et le véhicule linguistique, loin d’être un obstacle, est au contraire un enrichissement culturel et littéraire pour le public et le lectorat des deux continents. Tremblay nous fait comprendre une réalité plutôt rassurante et même rafraîchissante : nous sommes tous des francophones et nous nous comprendrons toujours.

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Les Belles-soeurs, crédit : Théâtre Denise-Pelletier, Héritage Montréal

La maudite vie plate.
Chus tannée de mener une maudite vie plate ! (Les Belles-sœurs)

Issu du milieu ouvrier du Plateau Mont-Royal, Tremblay est avant tout l’écrivain du peuple, des laissés-pour-compte de la société canadienne, de ceux qui n’étaient jamais, jusqu’ici, écoutés car exclus et sans moyen d’expression. La « maudite vie plate » est la vie ordinaire, la pauvreté à laquelle on ne peut échapper. Dans les années soixante le Québec est la province la plus affectée par la crise économique au Canada, mais les Québécois réagissent, à la grande surprise du gouvernement fédéral, et revendiquent, entre-autres, leur indépendance lors de la Révolution Tranquille. C’est durant cette période, à la fois trouble et décisive, que Tremblay créée un précédent avec sa deuxième pièce, Les Belles-sœurs, qui non seulement impose le joual mais également dépeint ce milieu populaire en souffrance silencieuse depuis trop longtemps. La pièce met en scène des ménagères montréalaises réunies dans la cuisine de l’une d’elles pour coller les timbres dont elle a besoin pour gagner un nouveau mobilier. Les quinze femmes prennent tour-à-tour la parole au cours de monologues désormais célèbres pour exprimer leur mal-être, leurs frustrations, voire leur désespoir le plus poignant. Il s’agit d’un événement à la fois littéraire et social, car pour la première fois une culture entière sort de l’ombre et prend la parole dans l’univers intellectuel et politique canadien. Les Québécois, à travers les personnages de Tremblay, ont enfin leur mot à dire et le disent bien, sans équivoque, et ils sont entendus et compris.

Maudit cul.
Y’est toujours la, y’est toujours après moé, collé après moé comme une sangsue ! Maudit cul ! (Les Belles-sœurs)

Ayant grandi dans un univers presque uniquement féminin, Tremblay est avant tout l’écrivain des femmes opprimées et méprisées. Les femmes québécoises ont subi une exploitation sexuelle bien particulière depuis la conquête du Canada par les Anglais connue sous le nom assez évocateur de « revanche du berceau ». En d’autres termes, à la suite de la défaite française et de la concentration des Canadiens Français au Québec, une politique de résistance passive s’établit, avec le soutien et surtout, sous l’emprise de la religion catholique, visant à « produire » le plus de Québécois possible pour repeupler le continent perdu. Les familles québécoises pouvaient ainsi compter entre quinze et vingt enfants, fardeau particulièrement lourd à porter pour les femmes doublement exploitées. La sexualité conjugale est donc souvent vécue comme un esclavage par ces femmes et la littérature féminine québécoise regorge de cris de désespoir et d’injustice face à cet héritage patriarcal. Cependant Tremblay est celui qui a poussé le cri le plus poignant et le plus percutant, en particulier dans le monologue de Rose Ouimet qui n’en peut plus d’endurer son « devoir », ce « dû » que son mari est en droit de lui imposer, soutenu et justifié par la religion et la tradition : Quand moé j’me réveille le matin, y’est toujours là qui me r’garde... Y m’attend. Tous les matins que le bonyeu emmène, y se réveille avant moé, pis y m’attend ! Pis tous les soirs que le bonyeu emmène,y se couche avant moé , pis y m’attend ! (Les Belles-sœurs). Si toutes les femmes québécoises ne se reconnaissent pas forcément dans le calvaire de Rose, elles le comprennent toutes, elles savent que « les femmes, sont poignées à’gorge, pis y vont rester de même jusqu’au boute ! » (Les Belles-sœurs).

Le « sans-cœur » écœuré.
Pis ta famille a dit que c’est parce que t’es saoul ! Pis a va conter à tout le monde que t’es t’un sans-cœur ! (A toi pour toujours, ta Marie-Lou)

S’il semble moins souffrir que sa femme, l’homme québécois n’est cependant pas épargné par la « maudite vie plate » et son désespoir est tout aussi écrasant. Jadis « coureur des bois » et maître chez lui, le Québécois se retrouve désarmé, vaincu, conquis, voire émasculé par l’occupant anglais qui fait de lui un colonisé sans ressource et désemparé. Les exemples de cette injustice sociale vis-à-vis du Québec abondent dans la littérature et Tremblay brosse des portraits inoubliables de ces hommes impuissants, rendus incapables de faire vivre leur famille. Le chômage et l’alcoolisme masculin tiennent une place non négligeable dans son œuvre, sans toutefois tomber dans la victimisation pathétique. C’est le peuple québécois entier qui est « écœuré », adjectif qui revient fréquemment dans son vocabulaire quotidien, au même titre que le verbe « endurer ». C’est là, peut-être, que l’espoir réside, une lueur que Tremblay a allumée, un feu qu’il ne cesse d’alimenter dans ses écrits : le peuple québécois « endure » et ainsi « perdure », il résiste, il existe, il s’impose, non seulement au Canada, mais dans le monde francophone. Le célèbre « Vive le Québec libre » de De Gaulle, si cher aux Québécois, pourrait s’entendre autrement grâce à des auteurs comme Tremblay : « Que vive le Québec », tout simplement.

Muriel Canas-Walker

Dernière modification : 29/01/2016

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