Les mouvements sociaux dans les usines de Foxconn et de Honda ont attiré l’attention sur le marché du travail en Chine. Ils invitent à s’interroger sur la poursuite d’un modèle de développement, dont les tensions sous-jacentes sont remises en cause à la fois par les évolutions sociales et les forces de marché.
Les tensions sociales actuelles procèdent du développement économique chinois
Le déséquilibre du marché du travail est au cœur du modèle économique chinois et de son excèdent structurel d’offre de travail, l’« armée de réserve » prête à saisir toute opportunité d’un travail mieux rémunéré dans les villes : l’essentiel de la croissance des vingt dernières années s’explique par un double mouvement d’urbanisation / industrialisation, qui voit le transfert de 6 à 8 millions de personnes par an des campagnes vers les villes et de l’agriculture vers l’industrie et les services.
Ce moteur de la croissance du PIB et de la productivité entraîne pourtant une création faible d’emplois nets : à peine 700 000 pour chaque point de croissance, un résultat modéré au vu d’une population active de 720 millions de personnes, au pic du dividende démographique .
C’est là le reflet d’une politique de développement capitalistique, appuyée par une restructuration industrielle drastique entre 1996 et 2002 (disparition ou reconversion de 60 millions d’emplois publics) et la libéralisation du secteur immobilier en 1998, qui entraînera un boom de la construction et de l’industrie lourde . La croissance moyenne du PIB de 9,6 % par an entre 1995 et 2009 ne provient que pour un 1 pt de la croissance de l’emploi et pour 8,6 pts de gains de productivité, dont 5,5 pts dus à l’augmentation de l’intensité capitalistique .
L’entrée à l’OMC en 2001 a, à cet égard, peu contribué à l’emploi : elle a surtout bénéficié à l’industrie légère, tournée vers l’exportation et dirigée par des groupes étrangers ; ce secteur a triplé ses parts de marché à l’international, en s’appuyant davantage sur des investissements que sur des créations d’emplois. Enfin, le secteur des services, plus intensif en main d’œuvre et premier gisement d’emplois , ne s’est pas montré aussi dynamique, en raison notamment de régulations plus contraignantes et de l’encadrement de la concurrence.
Les travailleurs migrants (mingong) ont joué un rôle essentiel dans cette évolution du marché du travail : passés de 2 à 150 millions entre 1978 et 2009, ils représentent 40% de l’emploi urbain, voire 80% dans la construction et 68% dans la manufacture . En ville, 90% des migrants travaillaient en 2005 dans le secteur privé, en tant qu’auto-entrepreneurs ou qu’employés en situation précaire. 80% seraient payés sous le salaire horaire minimum . A l’inverse, la moitié des résidents urbains travaillent dans le secteur public et seulement 12 % pour le secteur privé (hors entreprise familiale). Leur meilleur accès à des postes d’encadrement ou mieux rémunérés témoigne en partie de pratiques discriminatoires .
Le déséquilibre du pouvoir de négociation du travail et du capital – pour reprendre un vocable marxiste – est accentué par l’interdiction du droit de grève et de représentation syndicale indépendante et l’encadrement des migrations par le hukou . La loi du travail de 2008 a entendu apporter de nouveaux droits – à commencer par l’obligation d’un contrat de travail et l’interdiction d’heures supplémentaires imposées – qui placent la Chine aux niveaux de la France et du Portugal pour la protection de l’employé. La faible application des textes permet toutefois d’être de douter sur son impact réel.
Cette segmentation du marché du travail sont parfaitement illustrés par le creusement des inégalités sociales. En effet Les inégalités de revenus s’expliquent par les différences entre les villes et les campagnes d’une part, la bande côtière et l’intérieur du pays d’autre part ; mais aussi – et de manière spécifique à la Chine – par les dysfonctionnements du marché du travail : ainsi, dans la province du Guangdong, qui héberge 40 % de la population migrante, les revenus mensuels non-agricoles variaient en 2007 de 90 à 410 RMB selon les préfectures .
Par ailleurs le partage de la rémunération en faveur du capital et au détriment du travail s’observe au niveau macroéconomique. Selon l’Académie des Sciences Sociales (CASS), les salaires des mingong ont augmenté de 5 à 6 % par an entre 2000 et 2007, vs. 16 % dans les entreprises d’État, pour une hausse nominale du PIB de 15 %. Ainsi, seuls les emplois privilégiés, tels ceux du secteur public, ont préservé leur part dans le partage de la valeur ajoutée ; ceux des secteurs concurrentiels ont vu leur part diminuer. Les profits de l’industrie ont augmenté de 28 % par an entre 2000 et 2008, vs. 14 % pour les salaires industriels ; en conséquence, les profits du secteur industriel sont passés de 2 à 10 % du PIB de 2000 à 2009.
Au niveau macroéconomique, cette détérioration relative de la rémunération du travail explique l’essentiel du recul de la part des revenus des ménages, de 55 à 48 % du PIB de 2000 à 2009. La hausse de la propension à épargner, qu’on explique en général par les difficultés d’accès aux services de santé, au logement et à l’éducation (les « 3 montagnes ») ne jouerait qu’un rôle secondaire. En fait, compte tenu de la hausse concomitante de l’épargne des entreprises, l’essentiel de l’excès national d’épargne provient de ce déséquilibre entre rémunération du travail et du capital.
Il est difficile de savoir si cette érosion de la consommation des ménages en part du PIB correspond à une véritable diminution de leur pouvoir d’achat, compte tenu des lourdes carences des statistiques de salaires et d’emploi. Certes la pauvreté a fortement reculé en Chine, selon la Banque mondiale (la part de la population vivant avec moins de 1 USD par jour est passée de 84 % en 1981 à 16 % en 2005) et le PNUD (l’indice de développement humain s’est accru de 0,53 en 1975 à 0,78 en 2005 ). Cependant de récentes travaux concluent à une estimation des salaires urbains (1 200 RMB par mois en 2006, i.e. 150 USD) inférieure aux chiffres officiels et en croissance plus faible (6 à 7 % en termes réels) sur 2003-2008.
Les salaires des mingong auraient dû connaître une amélioration similaire, puisque les salaires minimums ont augmenté de 10 à 13 % par an entre 2003 et 2008. La réalité que livre les enquête de terrain est plus mitigée : l’accélération de leurs revenus à partir de 2005 (de 6 % par an environ à environ 10 %) peine à suivre l’inflation (de 1,3 % entre 2000 et 2005, à 2,8 % par an entre 2005 et 2009), a fortiori celle de l’alimentation, qui compose la quasi-totalité de leur budget (de 3 % à 7,2 % par an sur la même période).
L’éclatement de conflits sociaux dans le Guangdong et leur issue favorable aux employés traduisent une évolution du rapport de force, mais pas une disparition du surplus de main d’œuvre
Les premiers signes de pénurie de main d’œuvre dans les deltas de la Rivière des Perles puis du Yangtze en 2004, ont fait prendre conscience que l’offre de travail n’est pas infinie en Chine :
• même si la croissance est relativement pauvre en emplois, les besoins vont croissants et sont spécifiques, à la fois en âge (les migrants ont entre 18 et 35 ans) et en sexe (les industries de l’habillement et de l’électronique sont féminines) ;
• le ralentissement démographique est entamé : les cohortes entrant à l’école primaire diminuent depuis 1994 ; celles entrant au collège, depuis 2003. La population entrant sur le marché du travail diminuera à partir de 2012-2013 ; la population totale en âge de travailler, à partir de 2013-2014 .
Les conséquences en termes de niveau des salaires ne sont toutefois pas univoques. A court terme, le facteur le plus déterminant est la disponibilité des mingong à quitter leur région. Etant donné l’écart de productivité entre le secteur agricole et non-agricole (de 1 à 6), Standard Chartered estime qu’il subsiste un surplus de 50 à 85 millions de paysans sur un total de 200-235 millions, ce qui équivaut à une poursuite des flux actuels d’exode rural jusqu’à 2013-2016. Autour de cette tendance, le marché peut cependant connaître des déséquilibres ponctuels, tel le surcroît d’offre de travail depuis la fin 2009 dans les villes côtières et l’éclatement de conflits sociaux.
L’intensification des tensions sur le marché du travail dans le Guangdong s’explique, à ce stade, essentiellement par un décalage entre :
• le rebond de la demande de travail dans les zones exportatrices, suite au redémarrage de l’activité des industries à forte intensité de main d’œuvre ;
• la diminution de l’offre de travail de la part de mingong qui trouvent plus facilement un emploi proche de leur localité d’origine et sont rebutés par l’envol du coût de la vie en zone côtière. Sur les 70 millions de mingong rentrés dans leur province en anticipation des effets de la crise, à l’occasion du Nouvel An chinois 2009, seuls 80 % seraient revenus travailler dans les provinces côtières . Ceux qui sont restés ont pu profiter des opportunités créées par le plan de relance, ainsi que les politiques de soutien à l’agriculture et du Go West Policy.
De 2008 à 2009, la part des travailleurs migrants dans les industries à forte intensité de main d’œuvre a ainsi chuté de 8 %. Le delta de la Rivière des Perles a été le plus touché avec un exode « urbain » de 25 % de sa population de mingong. De façon concomitante, le nombre de mingong dans le centre et l’ouest du pays a augmenté de 30 % entre 2008 et 2009.
Cette situation se trouve renforcée par la montée de la « génération post-80 », aux aspirations et exigences différentes de leurs aînés. Cette génération veut s’installer en ville, ce qui la rend plus sensible aux facteurs de proximité avec leur localité d’origine et au coût de la vie (puisqu’il ne s’agit plus uniquement d’épargner, mais aussi de consommer).
Ces comportements tendent à une homogénéisation du marché du travail : selon le Bureau National des Statistiques, le salaire moyen des mingong a augmenté respectivement en 2009 de 5,2 %, 5,9 % et 8,3 % dans l’Est, le Centre et l’Ouest. Le salaire moyen dans les provinces de l’Est n’est plus supérieur que de 4,2 % à celui des provinces de l’intérieur vs. 15 % en 2004. Cet écart n’est plus suffisant pour motiver les migrations, d’autant que :
• le coût de la vie dans les provinces côtières est 25 % plus élevé que celui des provinces plus pauvres de l’intérieur du pays ;
• les migrants paient des frais supérieurs pour certains services (en particulier l’éducation) à ceux des résidents locaux, pris en charge par la municipalité.
• une ambition sociale plus élevée ; de nombreux ouvriers à la chaîne de Honda avaient suivi une formation professionnelle et vivaient mal le travail déshumanisé de l’usine de montage. Beaucoup avaient pour ambition de s’installer en ville pour créer leur propre entreprise, quand leurs aînés se contentaient de rentrer au village pour monter un petit commerce ;
• une attente de confort et d’intimité ; la vie dans des dortoirs bondés apparaît insupportable à une génération habituée à recevoir l’attention de deux générations de parents. Ils sont de plus en plus nombreux à faire le choix d’emplois de services, moins payés que ceux de l’industrie, mais qui offrent plus de liberté et des horaires moins surchargés – une décision incompréhensible pour leurs aînés, qui faisaient passer en dernier leurs convenances personnelles ;
• une meilleure connaissance de ses droits et une propension à les défendre. Il faut y voir d’une part la conséquence de la politique des autorités (de Pékin !) qui encouragent les salariés, en particulier les mingong, à s’approprier leurs droits, accrus en 2008 ; et d’autre part, le résultat d’un meilleur accès à l’information via internet, qui touche plus de la moitié des moins de 30 ans, y compris via les téléphones portables. La combinaison de ces éléments aboutit à de nouvelles tactiques de lutte : mobilisation par SMS, recrutement d’un spécialiste des relations du travail basé à Pékin, le Pr. Chang Kai, qui a épaulé les grévistes…
La correction des déséquilibres sociaux constitue une opportunité de corriger les déséquilibres économiques, sous réserve d’un appui des autorités
La propagation des mouvements sociaux à l’ensemble de l’industrie reste incertaine. La plupart des membres de la Fédération de l’industrie hongkongaise redoutent que les hausses de salaires de 20 à 30 % chez Foxconn et Honda, largement médiatisées, ne fassent école. A ce stade, les grèves et les revendications, tels que rapportées par la presse – les mouvements sociaux sont sans doute sous-estimés – restent peu nombreuses :
• Honda est confronté à une multiplication des mouvements au sein de son réseau de sous-traitants : Honda Lock dans le Guangdong, et Wuhan Auto Parts Alliance ;
• Toyota est touché par deux conflits au sein de sous-traitants : Tianjin Star Light Rubber and Plastic et Toyoda Gosei ;
• Carlsberg a fait part d’une grève dans sa brasserie de Chongqing ; La plupart des revendications semblent s’appuyer sur le précédent de Honda et de Foxconn et ne veulent plus se contenter d’une rallonge de 100 ou 200 RMB par mois. L’issue de ces mouvements reste incertaine, d’autant plus que le détail des négociations reste flou, les entreprises hésitant désormais à communiquer et prêter le flanc à une surenchère. Enfin, les conditions de travail et la relation avec l’encadrement intermédiaire des entreprises occidentales, hongkongaises ou même chinoises sont considérées plus favorables à la prévention des conflits que dans les usines japonaises et taïwanaises , ce qui pourrait atténuer tout mouvement de propagation.
Au-delà de ces quelques conflits, le renforcement de la position de négociation des salariés semble désormais intégré par les employeurs comme les officiels :
• de nombreuses localités ont annoncé une augmentation du salaire minimum de l’ordre de 20 % à compter du 1er juillet ; cette hausse est substantielle même si elle s’inscrit en ligne avec celle de la période précédente (entre 10 et 13 % par an entre 2004 et 2008 dans les centres industriels) ;
• Plusieurs entrepreneurs étrangers font état d’efforts accrus pour prévenir les tensions (hausse des salaires de base et des bonus, amélioration des canaux de dialogue, etc.).
Cependant les hausses de salaires annoncées, de l’ordre de 10 à 15 %, ne sont que légèrement supérieures à la tendance des dernières années, a fortiori compte tenu du gel des salaires en 2009. Par ailleurs, le caractère additif ou substitutif avec les hausses consenties lors du renouvellement des contrats lors du Nouvel An lunaire ou suite à la hausse du salaire minimum reste peu clair .
Les autorités sont conscientes des enjeux et des réformes nécessaires pour rééquilibrer le modèle de croissance : le Premier Ministre Wen Jiabao a déclaré que le travail des ouvriers de la construction « mérite le respect de l’ensemble de la société » et que « le gouvernement et le public doivent traiter les jeunes travailleurs migrants comme leurs propres enfants ». De même, plusieurs voix se sont élevées, notamment dans le Quotidien du Peuple, en faveur d’une hausse substantielle des revenus des mingong. Ces positions s’inscrivent dans l’objectif de « société harmonieuse » et « développement scientifique », au cœur de la politique des autorités depuis 2004. Les choix qui sous-tendent ces décisions n’en soulèveront pas moins des débats avec les bénéficiaires du statu quo, notamment nombre d’entrepreneurs et de dirigeants d’entreprises publiques qui sont bien représentés dans les rangs du PCC. La crise internationale est, en outre, venue contrarier voire suspendre les expérimentations en vue d’améliorer la situation sociale, lancées en 2008 dans le Guangdong et suspendues en 2009 .
Il faudra sans doute attendre le XIIème Plan (2011-2015) pour jauger l’ambition et la détermination des autorités à appuyer ce rééquilibrage en faveur de la rémunération du travail. Les orientations retenues par ce Plan viseront probablement à accentuer la fluidité des migrations, contribuant à unifier le marché du travail et, ainsi, à réduire les inégalités sociales, tant entre les villes et les campagnes qu’à l’intérieur des villes. La réforme de la propriété foncière en zone rurale et l’assouplissement du hukou devraient se poursuivre, à l’instar du système de résidence adopté en juin 2010 par le Guangdong .
Ces incertitudes ne doivent pas masquer la tendance structurelle à la hausse des salaires chinois. Les réformes ne peuvent jouer que sur le rythme de l’ajustement, quand la tendance reste dictée par la démographie. De nombreux analystes considèrent possible que les hausses de salaires de 15 % concédées cette année « à titre exceptionnel » deviennent la norme, soit 3 à 4 points au-dessus du taux de croissance nominal du PIB. C’est un facteur de rééquilibrage.
Le diagnostic, volontiers pessimiste, d’une perte de compétitivité du tissu industriel chinois mérite d’être nuancé : Tout d’abord, les hausses de salaires (nominaux) de 10 % qui sont devenues la norme depuis 2005 n’ont pas impacté la profitabilité des entreprises jusqu’à présent. Ces augmentations ont été absorbées par les gains de productivité tirées des réorganisations internes et des investissements, tant dans le textile-habillement que dans l’électronique, où les taux de marge sont stables depuis 10 ans.
Cependant des hausses de salaires de 15 % par an, sur plusieurs années, créeraient un environnement nouveau, source de pression sur les profits et de remise en cause du modèle de développement, forçant à s’interroger sur le positionnement de marché, l’image de marque, la structure de coûts et l’intensité en main d’œuvre. Les coûts salariaux ne représentent certes que 10 à 15 % en moyenne des chiffres d’affaires des entreprises en Chine mais il existe des variations importantes selon les secteurs et toutes les entreprises ne disposent pas de la même capacité à ajuster leurs prix. La simulation de l’impact d’une accélération des salaires sur la profitabilité des principales entreprises fait apparaître :
• des gagnants : les entreprises ciblant le marché chinois sur des produits de consommation sensibles aux revenus (chaussure-habillement, services télécom., assurance vie, écran plat, etc.), surtout ceux capables de s’appuyer sur une marque reconnue et une tarification compétitive pour accompagner la hausse de leurs coûts. A cet égard, les entreprises occidentales –françaises en particulier – qui visent en priorité le marché chinois (exportant ou produisant en Chine) ont tout à gagner à cette évolution ;
• des perdants : les entreprises exposées aux marchés d’exportation, en particulier de l’Occident, et/ou dont le positionnement ne permet pas de répercuter la hausse des coûts, en particulier pour les sous-traitants anonymes. A terme, ceci remet en cause une localisation du sourcing en Chine vers les marchés mondiaux.
Ce diagnostic est conforté par les entrepreneurs taïwanais et hongkongais : les premiers cherchent en général à accroître leur pouvoir de marque et leur pénétration du marché chinois ; les seconds donnent la priorité à la compression de leur coûts – en délocalisant en Asie du sud et du sud-est ou en sous-traitant à des entreprises situées à l’intérieur de la Chine – ou en augmentant la valeur ajoutée et l’intensité capitalistique. Dans tous les cas il s’agit de stratégies relativement nouvelles et incertaines, tant la faiblesse du coût de la main d’œuvre et l’orientation à l’exportation ont profondément marqué leur stratégie industrielle.
Dans le secteur de l’habillement, la hausse des salaires est aggravée par un envol des cours du textile (+ 44 % à + 65 % en 18 mois selon les fibres) et les difficultés sur le marché européen, accentuée par la baisse de l’euro et l’attitude ferme des distributeurs, l’ensemble de ces éléments générant une situation totalement inédite. Dans ce contexte de crise aigue, l’accélération des salaires chinois pourrait faciliter des relocalisations en Europe émergente ou dans le pourtour méditerranéen.
La probabilité d’une délocalisation hors de Chine est toutefois à relativiser : les salaires chinois sont depuis longtemps plus élevés qu’en Asie du Sud ou au Vietnam ; leur accélération n’induit pas nécessairement un intérêt plus marqué pour une délocalisation. L’avantage compétitif de la Chine réside aussi dans les économies d’échelle, les facilités logistiques et, de plus en plus, l’accès au marché intérieur. Par ailleurs les salaires augmentent parfois aussi vite ailleurs qu’en Chine, comme dans les usines d’habillement du Bengladesh et du Sri Lanka.
Ce diagnostic équilibré se retrouve dans les simulations macroéconomiques : une hausse des salaires de 20 % par an se traduirait par une chute de l’excédent commercial de 3,9 % du PIB, qui serait compensée par une augmentation de la part de la consommation (+ 1,9 pt) et de l’investissement (+ 2 pts) .
De même, le tassement de la main d’œuvre disponible se traduirait par une baisse modérée de la croissance potentielle de 9,6 % sur 1995-2009 à 8,4 % sur 2010-2015, dans laquelle l’augmentation de l’intensité capitalistique continuerait à appuyer les gains de productivité du travail (5,4 pts sur un total de 8,4 pts) .
Stéphane Cieniewski
Service économique de Hong Kong
Alain Berder
Service économique de Canton
François Blanc
Service économique de Shanghai



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