Le solde commercial de la Chine peut-il devenir durablement déficitaire ?

Retrouvez dans son intégralité le bulletin économique N° 23 (mars 2010) édité par le service économique régional de Pékin. Au sommaire : la question du déficit commercial chinois, un point sur la situation économique de Shanghai et les principaux indicateurs économiques

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Le solde commercial de la Chine peut-il devenir durablement déficitaire ?

Paru le : 2 avril 2010
Retrouvez dans son intégralité le bulletin économique N° 23 (mars 2010) édité par le service économique régional de Pékin. Au sommaire : la question du déficit commercial chinois, un point sur la situation économique de Shanghai et les principaux indicateurs économiques

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Bulletin économique Chine n°23 (mars 2010)

Alors que la pression internationale exercée sur la Chine en vue d’une réévaluation du yuan s’accentue et que les autorités chinoises demeurent inflexibles, l’annonce d’un possible déficit commercial chinois au mois de mars (le premier en quatre ans) vient opportunément renforcer la posture défensive de Pékin. L’idée d’un déficit commercial durable en Chine est-elle crédible ?

Le premier déficit mensuel depuis 2004

Depuis fin 2009, les tensions entre la Chine et les Etats-Unis se sont considérablement intensifiées, d’abord sur le terrain commercial (mesures de sauvegarde américaines), ensuite sur le terrain politique (ventes d’armes à Taïwan, rencontre avec le Dalaï Lama), aujourd’hui sur la question du change. Pékin ayant fermement maintenu l’ancrage du yuan au dollar depuis l’été 2008, la reprise du commerce extérieur à la fin de l’année dernière a relancé le débat sur les déséquilibres macroéconomiques et la sous-évaluation de la monnaie chinoise. En butte aux attaques américaines, le Premier ministre Wen Jiabao a cependant maintenu fermement la ligne politique en vigueur depuis 2008 et a répété à de nombreuses reprises que le régime de change ne serait pas infléchi sous la pression internationale. Le plus virulent à l’égard des Etats-Unis semble être M. Chen Deming qui en sa qualité de ministre du Commerce est le premier défenseur du secteur exportateur chinois. D’une part, M. Chen minimise le lien entre le niveau du yuan et le déficit américain, rappelant notamment que la période d’appréciation de la monnaie chinoise face au dollar (2005-2008), n’a pas empêché une progression rapide de l’excédent de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis ; d’autre part, il estime que les marges actuellement réalisées par les exportateurs chinois sont trop faibles pour absorber une nouvelle appréciation du yuan. Le 21 mars dernier, lors du China Development Forum, M. Chen Deming a fait sensation en affirmant que la Chine enregistrerait un déficit commercial au mois de mars (le dernier déficit qu’a connu la Chine remontant à avril 2004). Le lendemain, le Premier ministre Wen Jiabao confirmait les propos de son ministre et avançait le chiffre de 8 mds USD. Dans le contexte actuel, cette annonce visait évidemment à démontrer la ténuité du lien entre la sous-évaluation du yuan et le rééquilibrage du commerce extérieur chinois.

Plusieurs facteurs conjoncturels peuvent expliquer le déficit attendu en mars

Le commerce extérieur chinois, et plus généralement l’activité économique en Chine, sont marqués par une forte saisonnalité liée au Nouvel An (la seule période de congés prolongés de l’année pour de nombreux Chinois). Beaucoup d’entreprises fermant pendant plusieurs semaines, on constate traditionnellement de fortes perturbations dans l’activité des entreprises durant le premier trimestre. Plusieurs phénomènes se superposent :

- Lorsque les congés du Nouvel An débutent tardivement, comme ce fut le cas cette année (mi-février), les exportateurs tendent à augmenter les volumes d’expéditions avant les fêtes ce qui donne lieu à une forte progression durant cette période.

- La date du Nouvel An chinois étant mobile, l’effet de base peut être fort. En l’occurrence, la période des congés en 2009 correspondait à la dernière semaine de janvier et la première semaine de février.

- La part importante des activités de réexportations (processing trade) dans le commerce extérieur chinois entraîne en temps normal une forte corrélation entre exportations et importations. Mais cette corrélation est moindre au moment du Nouvel An en raison des anticipations éventuelles des exportateurs décrites plus haut. Ceci peut provoquer des décalages dans l’approvisionnement.

Il est difficile de déterminer l’influence conjuguée de ces différents phénomènes. Toutefois, RBS pointe la conjonction, en 2010, d’un Nouvel An chinois tardif et de fêtes de Pâques précoces. Ceci pourrait avoir contraint les exportateurs chinois à concentrer leurs expéditions par container avant le Nouvel An chinois pour assurer les approvisionnements en Occident avant Pâques. Il en résulterait une forte progression des exportations en janvier et en février 2010 (amplifiée, en glissement annuel, par l’effet de base) et une contraction inhabituellement marquée en mars.

Autre facteur conjoncturel : l’effet prix. Les termes de l’échange, du point de vue de la Chine, ne cessent de se dégrader depuis l’été 2009 du fait de l’augmentation des prix des matières premières (notamment pétrole et minerais) et des produits de la chimie organique et plastique. Au contraire, les prix des principales exportations chinoises (pièces et composants industriels, machinerie) sont globalement stables. L’évolution des échanges en volume montre que les importations ont redémarré plus rapidement que les exportations (1er trimestre 2009) jusqu’à un pic en janvier 2010 (pour les raisons évoquées plus haut) mais qu’elles ont ralenti dès février. Les exportations en volume, à l’inverse, continuaient d’accélérer en février mais, une fois encore, l’impact du Nouvel An chinois pourrait avoir infléchi la tendance en mars.

En somme, à partir de mi-2009, la Chine a commencé à importer en plus grande quantité (elle a notamment beaucoup augmenté ses stocks de matières premières) et à un coût plus élevé, tandis que ses exportations se remettaient lentement de la crise et ne bénéficiaient pas d’un effet prix favorable. Conjugué aux perturbations qu’occasionne le Nouvel An sur les flux commerciaux, cette situation peut en effet expliquer un déficit commercial en mars.

L’apparition prochaine d’un déficit commercial structurel en Chine n’est cependant pas une hypothèse absurde.

Il est tentant de mettre en avant le caractère conjoncturel de ces explications pour rejeter l’hypothèse d’un déficit commercial durable en Chine. Cependant plusieurs tendances de long terme suggèrent elles aussi une contraction progressive du solde commercial chinois :

- La hausse des prix mondiaux des matières premières pourrait revêtir un caractère plus structurel que conjoncturel. Il existe un consensus pour estimer que les prix actuels, déprimés par la crise internationale, ne reflètent pas encore la demande fondamentale. Or les besoins de la Chine (de même que celle des autres émergents) en matières premières vont continuer de progresser, l’obligeant à continuer d’accroître ses importations. Par exemple, la Chine importe aujourd’hui 50 % de sa consommation de pétrole ; elle en importera 60 % à l’horizon 2020.

- La baisse tendancielle de la part du processing trade dans les échanges de la Chine affecte défavorablement son solde commercial. Cette part, qui représentait 54 % du commerce extérieur total de la Chine en 1999, est tombée à près de 40 % en 2009. Or c’est le processing trade qui assure l’essentiel de l’excédent commercial de la Chine, les activités de commerce classique étant chroniquement déficitaires, principalement en raison du poids des importations matières premières. Il est raisonnable de penser que les facteurs internationaux (baisse de la demande mondiale, contraintes environnementales) et domestiques (faible rentabilité des entreprises impliquées dans le processing trade, augmentation des coûts salariaux et sociaux) vont continuer de peser sur la part du processing trade dans le commerce extérieur chinois.

- Dans ce contexte, les efforts des autorités pour défendre la compétitivité des exportateurs chinois auront un effet négatif sur les termes de l’échange vus de Chine. La poursuite d’une politique de change compétitif entraînerait le maintien, d’une part, du niveau de prix faible des exportations chinoises et, d’autre part, du coût relativement élevé des importations. Elle ne permettrait pas de compenser la très probable hausse prochaine des coûts des matières premières. Ce sont sans doute ces considérations qui ont récemment poussé plusieurs chefs d’entreprises chinois (lesquelles sont vraisemblablement déficitaires du point de vue du commerce extérieur puisqu’elles n’appartiennent pas au secteur du processing trade) à soutenir l’appel pressant des Etats-Unis à une réévaluation de la monnaie chinoise .

- Un lissage de l’évolution du solde commercial chinois montre qu’il est depuis longtemps installé sur une tendance à la décélération. Le solde commercial chinois a brutalement accéléré fin 2004, conséquence de l’adhésion de la Chine à l’OMC, de l’afflux d’IDE consécutif et de la fin des accords multifibres. Sa croissance n’a cessé de diminuer par la suite et tout porte croire que, si la crise internationale n’était pas intervenue, le solde commercial chinois se serait dégradé plus tôt pour des raisons propres à la structure du commerce extérieur chinois. En effet, dès l’été 2008, les cours mondiaux des matières premières se sont brutalement contractés provoquant un repli beaucoup plus rapide des importations chinoises que des exportations. Le solde commercial chinois a alors battu des records (34 mds USD par mois en moyenne entre juillet 2008 et janvier 2009). L’effondrement de la demande mondiale a ensuite affecté les exportations chinoises mais l’ajustement s’est produit avec un décalage dans le temps, de tel sorte que le solde commercial ne semble avoir retrouvé sa tendance historique qu’au début de l’année 2010. Cette tendance de long terme du commerce extérieur chinois, momentanément perturbée par la crise internationale, implique que le solde commercial entre désormais dans une phase de contraction.

La question du déficit commercial chinois ne relève pas uniquement de la tactique politique dans le débat sur le change entre la Chine et les Etats-Unis. L’apparition d’un déficit commercial structurel n’est sans doute pas imminente mais elle serait l’aboutissement logique de la tendance du commerce extérieur chinois depuis 2006. Elle traduit une montée en gamme insuffisamment rapide relativement aux besoins croissants de l’industrie chinoise en intrants, en particulier en matières premières. Si l’appareil productif chinois a rapidement évolué au cours de ces dernières années, ces ajustements ne lui permettent pas de faire face aux retournements brutaux des cours mondiaux de matières premières. Paradoxalement, si la Chine souhaitait préserver son excédent commercial, il serait vraisemblablement dans son intérêt de laisser son taux de change s’apprécier : à moyen terme, l’effet sur les exportations serait limité alors que l’effet sur les importations serait immédiat. Mais la préoccupation de Pékin est bien moins de défendre cet excédent que de protéger les emplois des industries exportatrices, ce qui n’en constitue pas moins un sérieux dilemme pour la politique économique chinoise : laisser l’économie absorber une hausse des prix des matières premières sans modifier le taux de change augmenterait le risque inflationniste dans un environnement monétaire qui reste de surcroît très accommodant ; mais réévaluer le yuan entamerait un peu plus les marges des exportateurs et alimenterait l’instabilité sociale.

Pierre Mongrué

Conseiller Financier, SER de Pékin

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