C’est pour se faire une idée précise de la place qu’occupait l’Université chinoise dans le concert des nations, pour définir les critères qui pouvaient permettre la création en Chine d’universités de « classe mondiale », que les chercheurs en Sciences de l’Education de l’Université Jiaotong de Shanghai se sont attelé à une tâche d’autant plus difficile qu’ils l’ont voulu scientifique, basée sur des données objectives et se refusant à utiliser toute forme d’enquête d’opinion ou d’évaluation par les pairs, qu’ils jugeaient trop subjectives.
Ils ont donc défini une série de critères « objectifs » - parce que purement quantitatifs - comme le nombre de prix Nobel ou de Médaille Fields obtenus par des chercheurs ou d’anciens élèves, le nombre de chercheurs les plus cités dans leur discipline, le nombre de publications dans les grandes revues comme Nature et Science et le nombre de celles répertoriées dans les grandes bases de données comme le Science Citation Index. Les distinctions récentes ont plus de poids que celles plus anciennes, mais il est tenu compte des prix Nobel depuis 1911. Ces indicateurs se sont vus attribuer un ensemble de coefficients de pondération (naturellement beaucoup moins objectifs) et ont été rapportés à la taille de l’établissement. Les indicateurs sont affinés chaque année en intégrant un plus grand nombre de sources d’informations.
Un résultat sans appel
Classant seulement 9 établissements dans les 500 premiers (dont 5 dans notre circonscription consulaire) la Chine occupait en 2003 le 19ème rang au classement des nations, son université la mieux classée (Qinghua à Pékin) étant au-delà du 200ème rang, et Jiaotong elle-même reléguée au-delà du rang 400.
La Chine a donc encore beaucoup à faire pour occuper la place qu’elle pense être la sienne ! Et on peut constater sur le terrain qu’elle en a bien conscience : regroupement d’universités pour construire des pôles d’excellence, investissement dans l’immobilier et l’équipement, multiplication des bourses de formation à l’étranger, incitation au retour des chercheurs chinois formés à l’étranger, la Chine ne ménage pas ses efforts pour améliorer son rang.
Depuis 2003, la Chine a d’ailleurs progressé dans le classement, 14 universités de Chine continentale étant maintenant classés, Jiaotong ayant elle-même gagné 200 places. Est-ce l’effet de regroupements, d’une amélioration du travail de recensement fait par l’équipe en charge du projet, il est difficile de le dire tant le poids du passé est important dans les critères d’évaluation.
La France et le Classement de Shanghai
Paru pour la première fois au début de l’été 2003, réactualisé tous les ans le 15 août, doublé en février par un classement par disciplines, le « Classement de Shanghai » a eu en France un impact que n’imaginaient certainement pas ses initiateurs.
Si notre pays dans son ensemble occupe un rang très honorable au vu de son poids économique et démographique, à la cinquième place (ne serions-nous pas très heureux de figurer en cinquième position aux prochains Jeux Olympiques !), derrière les Etats-Unis (larges vainqueurs), le Royaume Uni, le Japon et l’Allemagne, sa meilleure université (selon ce classement !) n’occupe que la 45ème place, la seconde Paris 11 étant à la 60ème. Nos prestigieuses écoles que sont l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, l’Ecole Polytechnique ou l’Ecole des Mines de Paris se retrouvent l’une à la 93ème place, les autres reléguées au-delà des rangs 200 ou 400 !
L’analyse de ces résultats est naturellement fort complexe, les critères forcément discutables. Le système français, qui éclate la recherche entre les universités et les organismes de recherche que sont le CNRS, l’INRA, l’INRIA ou l’INSERM ne facilite guère l’analyse ou l’attribution des points dans la méthode utilisé par Jiaotong.
Celle-ci s’appuie en effet pour une large part sur les bases de données de citation qui sont alimentées par des sociétés américaines et qui ont beaucoup de mal à faire face à la complexité qu’apportent les affiliations multiples des chercheurs ou tous simplement la présence d’accents dans les noms propres.
S’il n’en est pas la cause unique, on peut tout de même penser que par son impact dans le monde académique et politique français, le classement de Shanghai a été l’un des éléments déclencheurs de l’onde de choc qui a secoué l’université française, conduisant à la création de l’Agence Nationale de la Recherche ou au regroupement de certaines universités dans le cadre de Pôles de Recherche et d’Enseignement Supérieur et culminant dans la « Loi sur la Liberté et les Responsabilités des Universités » votée l’été dernier.
Pour se consoler, et en attendant que les réformes entreprises portent leurs fruits, on peut tout de même constater que la science française reste bien vivante et active : l’attribution récente du Prix Nobel de Physique au physicien Albert Fert, de la Médaille Fields à Wendelin Werner, du prix Turing à l’informaticien Joseph Sifakis et très récemment du Prix Abel au mathématicien Jacques Tits, sont là pour en témoigner.

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