La traduction, carrefour des imaginaires

Peu connus du grand public, les traducteurs jouent un rôle essentiel dans la découverte d’autres cultures et de nouveaux univers.

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La traduction, carrefour des imaginaires

Paru le : 26 février 2008
Peu connus du grand public, les traducteurs jouent un rôle essentiel dans la découverte d’autres cultures et de nouveaux univers.
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À la question : " Comment construire l’Europe des cultures ? ", l’écrivain hollandais Cees Nooteboom répondait, dans les années 90, qu’au-delà des querelles des hommes et des frontières les personnages des grands romans européens avaient tissé entre eux des liens indestructibles. Ainsi Don Quichotte voisinait-il en bonne intelligence avec Gargantua, Robinson Crusoé, Simplicissimus, Pinocchio, la Petite Sirène, et bien d’autres héros et héroïnes d’encre et de papier qui nous accompagnent et nous survivent depuis des siècles. Or c’est grâce aux traducteurs que les grands textes ont circulé si rapidement d’une langue à l’autre et réussi à imprégner les imaginaires auxquels ils se frottaient. La traduction est à la littérature ce que l’interprétation musicale est à la partition : une lecture. Et, comme telle, une forme de recréation.

Le plus souvent, le traducteur est aujourd’hui soupçonné d’infidélité. Les récentes et très dissemblables traductions en français de Kafka par Bernard Lortholary et Georges-Arthur Goldschmidt ont remis en cause celle, historique, d’Alexandre Vialatte, tandis que la nouvelle traduction de Dostoïevski par André Markowicz a suscité bien des polémiques. Méfiance des lecteurs ? Oui, mais c’est aussi une manifestation de l’esprit du temps et un phénomène de mode. Et comme chacun sait : la mode se démode. Ainsi parle-t-on du vieillissement d’une traduction comme si le texte original, lui, échappait aux outrages du temps.

Passeurs culturels

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Pour la littérature la plus actuelle, le rôle des traducteurs est fondamental. Plus que les éditeurs qui " porteront " les textes traduits, les traducteurs sont les têtes chercheuses les plus fiables et les vrais découvreurs. Sans leur curiosité, leur obstination, leur dévouement, la littérature serait orpheline et étroitement confinée à nos frontières.

Il faudrait citer ici une longue liste de noms à peine lus sur les quatrièmes de couverture des livres, souvent oubliés dans les comptes rendus de presse. Ces pacifiques soldats de l’ombre, dont le patronyme figure toujours en lettres minuscules, ne cessent d’enrichir notre patrimoine culturel. L’un des plus célèbres traducteurs découvreurs, aujourd’hui disparu et qui donne son nom à un prix de traduction, demeure Maurice-Edgar Coindreau. Ce jeune professeur d’espagnol envoyé comme lecteur aux États-Unis lit avec passion les nouveaux auteurs américains, dont un certain William Faulkner…, qu’il propose aux éditions Gallimard. Faulkner deviendra une référence pour toute une génération d’écrivains français.

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Faire se rencontrer les pensées du monde

Après une certaine frilosité dans les années 60, les éditeurs français se sont réouverts aux imaginaires du monde. Désormais, la littérature étrangère est l’un des moteurs majeurs de l’édition hexagonale. On traduit tous azimuts, de toutes les langues. Soulignons, ici, que les aides à la traduction apportées par le Centre national du livre (CNL) et le ministère des Affaires étrangères ont favorisé cette découverte d’autres univers.

Bien avant que le terme de mondialisation ne voie le jour, la traduction s’employait discrètement à faire se rencontrer les imaginaires et les pensées du monde. Elle poursuit, aujourd’hui plus que jamais, ce rôle de passeur culturel. Comme le dieu Hermès de la mythologie grecque, elle est reine des carrefours.

Michèle Gazier Ecrivaine, traductrice et critique littéraire. Dernier titre paru : Un soupçon d’indigo, éd. du Seuil, Paris, 2007.

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Quelques chiffres

De quelle langue les éditeurs français traduisent-ils le plus ? Deux tiers des traductions, tous genres confondus, le sont de l’anglais. Soit pour l’année 2005 et selon les chiffres du Syndicat national de l’édition (SNE), 808 ouvrages issus à parts sensiblement égales des États-Unis et du Royaume-Uni. Viennent ensuite les livres japonais (110 titres dont 99 bandes dessinées mangas), allemands (71 titres), italiens, espagnols et néerlandais.

Le goût de l’édition française pour les productions étrangères semble pourtant se ralentir. Ainsi, 1 191 titres ont été traduits en 2005, dont 383 ouvrages de littérature et un nombre à peu près équivalent de livres pour la jeunesse, contre 1 404 lors de la précédente enquête de 2004. Pour un titre étranger acquis, cinq titres français sont vendus dans le monde.

Arles, centre de la traduction littéraire

Pour rompre l’isolement de leur travail et défendre leur statut et leur profession, les traducteurs littéraires se sont réunis en 1973 pour fonder l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF), qui compte aujourd’hui quelque 700 adhérents pour 45 langues. En 1984, l’ATLF a créé à son tour les Assises de la traduction et le Collège international des traducteurs littéraires (CITL), implanté en Arles et dirigé par Françoise Cartano, traductrice de l’anglais. Le CITL accueille en résidence des traducteurs voulant bénéficier du calme du lieu, et des rencontres et confrontations avec des confrères et des auteurs. Les frais de séjour, modestes, s’élèvent à 15 euros par jour. Des bourses et des aides peuvent être attribuées aux résidents. Parmi les rendez-vous les plus imaginatifs du Collège figurent ceux d’un écrivain étranger avec tous ses traducteurs dans le monde. Les Assises de la traduction littéraire font, chaque année, l’objet d’une publication en collaboration avec la maison d’édition Actes Sud. La revue Translittérature éditée avec l’ATLF témoigne de la curiosité et de la recherche des traducteurs littéraires.

www.atlas-citl.org/fr

www.atlf.org

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