Alors que la loi sur la propriété, bloquée depuis deux ans par les conservateurs, va à nouveau être discutée à l’Assemblée du Peuple, l’hebdomadaire Bingdian du Quotidien de la Jeunesse Chinoise publie un long entretien avec l’économiste Zhang Weiying, de l’université de Beida. Ce libéral qui affirme que la propriété est l’un des premiers droits de l’homme bat en brèche les idées reçues sur la croissance chinoise et postule que le renforcement du cadre juridique est la première condition pour une croissance saine et partagée.
Ce sont les entrepreneurs qui ont transformé la Chine
Zhang Weiying estime que dans le débat pour savoir si ce sont les héros qui font l’histoire ou l’histoire qui fait les héros, une chose serait sure en tout cas : c’est Deng Xiaoping qui a transformé la Chine, parce que c’est lui qui a mis en oeuvre la politique de réforme. S’il n’avait pas existé, un autre l’aurait peut-être fait à sa place, mais on ne peut pas lui retirer ce mérite. Ce faisant, il a créé un nouvel environnement politico-économique qui a permis aux gens talentueux de s’exprimer et de développer la Chine. Ainsi, selon lui, la différence entre les pays sous-développés et les pays développés réside notamment dans le fait que dans les premiers, les hommes et les femmes de talent sont fonctionnaires, alors que dans les seconds ils sont entrepreneurs. Il y aurait d’ailleurs en Chine une corrélation forte entre le nombre de fonctionnaires dans une province, et le taux de croissance économique, inversement proportionnel. De même, alors qu’on parle beaucoup d’égalité sociale aujourd’hui, ce sont les provinces les plus développées où les inégalités seraient les moins amples. Tout ce développement, on le doit à l’économie et aux entrepreneurs, d’après Zhang Weiying.
Ils ont bouleversé la Chine en trois vagues. La première vague a submergé le pays dans les années 80, lorsqu’on a donné la liberté économique aux paysans, ce qui a permis aux plus habiles d’entre eux de tirer l’économie par le haut en developpant l’agriculture, phénomène absolument impossible sous "l’ancien régime" maoïste, estime l’économiste.
La deuxième vague, dans les années 90, a eu pour acteurs des cadres du régime et des intellectuels, qui se sont retrouvés sans avenir dans la fonction publique, et qui ont décidé de se lancer dans les affaires, suivant l’impulsion du "voyage dans le Sud" de Deng Xiaoping en 1992 et le nouvel environnement juridico-économique qui en a résulté.
La troisième vague, autour des années 2000, résulte de la révolution internet, et de la création d’une "nouvelle économie" à l’échelle planétaire.
D’après Zhang Weiying, les protagonistes de ces trois vagues très différentes ont un point commun : ils ont tous eu à affronter le risque, risque institutionnel dans les années 80, et les risques du marché depuis.
Pour lui, le ressort caché de la croissance chinoise de ces années a consisté dans la liberté de choisir les hommes et celle d’entreprendre.
Alors qu’il est de bon ton de critiquer les autorités locales, accusées notamment par le gouvernement central d’être corrompues et incompétentes, Zhang Weiying montre que la compétition entre les différentes localités pour attirer des investissements a contribué à développer les infrastructures en Chine, ce qui a été crucial pour l’assise industrielle et commerciale du pays, dans les années 90.
Néanmoins, l’économiste est sans complaisance sur les défauts du système actuel, où les autorités locales et centrales sont en conflit d’intérêt, et où elles font assaut de populisme sans vouloir régler les questions fondamentales. Ainsi, il rappelle que les "expropriations" de terres sont légales en Chine, et que la solution n’est pas d’augmenter les indemnités données aux paysans, mais de leur donner enfin la pleine propriété sur les terres.
Il estime que transférer les pouvoirs des autorités locales au gouvernement central ne ferait qu’augmenter la corruption et la montée à Pékin des plaignants.

Zhang Weiying explique que ses correspondants fonctionnaires bien informés lui avouent que 60 à 70% des investissements de l’Etat sont gaspillés. La plupart des entreprises d’Etat ne "sauraient pas faire ce qu’il faut faire, et ne feraient pas ce qu’elles peuvent faire".
Quant aux entreprises privées chinoises, elles manqueraient encore d’un environnement économique assez sûr. D’abord, les autorités préfèreraient vendre leurs actifs économiques à des sociétés étrangères, même à prix inférieur. Selon l’auteur, cela peut se comparer à l’habitude qu’avaient au XIXe siècle les navires chinois de battre pavillon français afin de forcer le respect, parce que chacun savait que la Chine ne protégeait pas ses ressortissants. Cet inégalité de traitement serait néanmoins préférable au gaspillage de l’investissement des entreprises d’Etat.
Tout en étant favorable à un environnement où les entreprises chinoises ne seraient pas pénalisées face aux entreprises étrangères, Zhang Weiying reconnaît l’apport fondamental de celles-ci. Il prend notamment pour exemple l’hygiène de l’industrie de la restauration, qui aurait franchit un grand pas en avant grâce à l’introduction des normes des fast food occidentaux.
Pour autant, la puissance d’un Etat ne se mesurerait pas à la croissance de son PNB, mais à sa place dans le monde. La Chine manqueraient aujourd’hui de marques de renommées internationales. Selon l’économiste, la solution résiderait dans l’innovation.
Zhang Weiying fait la distinction entre l’innovation et les découvertes scientifiques et techniques. Il affirme que l’innovation est le véritable moteur économique, et qu’elle dépend moins des investissements de l’Etat que d’un système économique et légal favorable, pour permettre aux talents des entrepreneurs de s’exprimer.
Selon lui, si l’industrie automobile chinoise avait été libéralisée dans les années 80, elle aurait sans doute pu aujourd’hui rivaliser avec les grands groupes internationaux.
Les politiques actuelles dans le domaine social et économique lui apparaissent démagogues. S’ordonnant souvent autour d’un principe de "charité", elles n’ont en réalité aucun effet sur le long terme, et témoignent d’un mépris des réalités économiques, et en définitive des gens eux-mêmes. D’autre part, si la Chine entend véritablement créer un Etat providence à l’européenne, elle n’en a pas encore les moyens, estime t-il.
En conclusion, l’économiste explique qu’il "utilise rarement le terme d’intérêt national, parce que beaucoup en font un mauvais usage", mais que s’il fallait l’utiliser, ce serait pour ceci : le pays a grandement besoin d’un environnement économique compétitif juste.



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