S’il est une prévision maintes fois répétée s’agissant de l’économie chinoise, c’est bien celle d’une surchauffe inflationniste. Or la Chine a semblé jusqu’ici déjouer les économistes : malgré une croissance moyenne du PIB de 9,5 % au cours des 10 dernières années, malgré la surliquidité notoire du secteur bancaire et l’augmentation rapide du crédit, la progression de l’indice des prix à la consommation (IPC) ne s’est élevée qu’à 1,1 % par an en moyenne sur la période. Comment expliquer que le dynamisme de l’économie chinoise n’ait pas provoqué plus tôt un phénomène de surchauffe inflationniste ? La réponse tient en partie au fait qu’il n’était pas pertinent d’en rechercher les signes avant-coureurs dans l’IPC. Car, depuis 2000, la part de la consommation des ménages dans le PIB est en recul constant, de même que la part des salaires – principalement en raison du développement plus rapide des industries intensives en capital. Autrement dit, consommation et salaires ont progressé bien moins rapidement que le PIB. A l’inverse, la part de l’investissement a constamment augmenté et représente désormais près de la moitié de la richesse nationale annuelle – ratio le plus élevé parmi les principales économies mondiales. La surliquidité a été essentiellement drainée par l’investissement, le marché du crédit à la consommation étant encore peu développé en Chine.
La situation s’est cependant infléchie à partir de l’été 2006 avec l’accélération progressive de l’IPC (jusqu’à 8,7 % en février dernier). Mais même cette évolution ne convainc pas tout le monde. Certains minimisent l’ampleur du phénomène et récusent son caractère véritablement « inflationniste » : la hausse des prix ne serait pas imputable à un choc de demande mais à l’insuffisance de l’offre dans le secteur agricole ainsi qu’à des facteurs plus conjoncturels (épizooties, intempéries de janvier-février). D’ailleurs, si l’indice des prix alimentaires a progressé de 21 % sur un an en mars, celui des prix non alimentaires n’a gagné que 1,8 %, preuve que la hausse des prix serait relativement circonscrite. Les optimistes prévoient un repli de l’IPC dans les tout prochains mois. D’autres analyses se veulent au contraire plus sombres. Elles estiment que la situation actuelle traduit un phénomène monétaire, et donc une « vraie inflation » résultant d’un excès de demande et allant au-delà des problèmes structurels de l’agriculture. D’ailleurs, la hausse touche désormais les prix à la production (+8 % en février), à l’exportation (+12 %) ainsi que les salaires moyens (+19 % en mars) ; elle aurait été plus visible encore sans le renforcement des contrôles administratifs.
L’une des clefs de ce débat réside en fait dans l’évolution des salaires, déterminante pour évaluer la nature du phénomène ; or les statistiques chinoises dans ce domaine ne couvrent qu’un tiers de la population active urbaine et ne permettent donc pas de trancher avec certitude. En revanche, l’histoire économique fournit des exemples de chocs d’offre, initialement limités à quelques secteurs, mais dont le prolongement dans le temps a entraîné une inflation généralisée (crise pétrolière des années 1970). La situation macrofinancière de la Chine fait peser un risque supplémentaire. D’une part, l’énorme épargne nationale (plus de la moitié du PIB) constitue un formidable potentiel de consommation dont la libération trop rapide renforcerait les pressions inflationnistes. D’autre part, le régime de change actuel entretient les excédents externes et la surliquidité, que les autorités canalisent via les banques grâce à des politiques de moins en moins orthodoxes. Quelle que soit la réalité actuelle de l’inflation en Chine, l’enjeu est désormais de savoir comment l’Etat va gérer ces objectifs économiques contradictoires sans procéder à des ajustements trop brutaux.
Pierre Mongrué
Conseiller financier



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