Entretien avec Yuanyuan Wang

Yuanyuan Wang, docteur ès lettres, sociolinguiste et spécialiste des parlers jeunes des banlieues, enseigne le français à l’université des études internationales de Shanghai. Elle a étudié en France en 2010-2011. En 2011 Yuanyuan Wang a reçu le Prix annuel de la Meilleure Thèse décerné par le bureau régional du ministère de l’éducation chinois pour Voyage au pays du verlan-études sociolinguistiques sur les parlers jeunes de banlieues.

Yuan Yuan Wang nous éclaire sur son domaine de recherche qui concerne la langue française, et nous fait découvrir de nouvelles expressions chinoises.

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Entretien avec Yuanyuan Wang :

La Lettre de Shanghai : Dans le cadre de vos études doctorales, vous avez séjourné en France et avez fait des recherches sur le parler des jeunes français et les variations linguistiques, qui se conçoivent par rapport à une langue française qui serait standard, une norme linguistique. Vous avez notamment porté votre attention sur le verlan, qui consiste à inverser les syllabes d’un mot. D’où est venu votre intérêt pour ce sujet ?

Je m’intéresse au lien entre la langue et la société : « qui parle ? ». L’objectif n’était pas seulement d’enregistrer des faits linguistiques attestés mais de tenter de référer les formes relevées à la sociologie de leur énonciateur. Le verlan, le vocabulaire le plus représentatif de la façon de parler autrement – baptisé « parler jeune » –, est la manifestation d’une société vue et vécue à l’envers. Il est depuis longtemps utilisé par certains « jeunes » au sein des groupes de pairs dans les « quartiers sensibles ».

La langue répond à un besoin communicatif et social. Elle traduit une réalité. Il en est de même pour le verlan. C’est la langue miroir dans laquelle se reflètent les multiples tensions de la société, la diversité des références des verlanisants. Le verlan est non seulement un phénomène linguistique, mais aussi un fait social et culturel, le reflet d’une réalité culturelle céfran (français), où l’on trouve mêlées des influences reubeu (arabe), noich (chinois), kebla et également manouche et « négropolitain », sources d’énergie et de diversité linguistiques et culturelles. Derrière le verlan, il y a tout un vécu qui est associé à un territoire et à des populations.

Vocabulaire caractéristique et usage véhiculaire du français des jeunes des banlieues parisiennes, le verlan est peu mentionné par les linguistes chinois. Méprisé par les uns, applaudi par les autres, en tant qu’objet polémique, le verlan mérite pourtant notre attention.

La langue ou les mots sont le compagnon de la personne qui parle, un autre Moi qu’on montre aux gens. On dit ce que l’on pense et on est ce que l’on dit. La langue reflète non seulement la société et la vie, mais aussi l’image de l’homme qui parle et qui pense. La langue est un code, un véhicule, avec ses lois, sa grammaire, et qui les ignore ou les malmène menace son lien avec autrui, c’est peut-être une des raisons pour laquelle nombre de débats, culturels, médiatiques, scolaires, linguistiques, voire politiques, ont été menés autour d’elle. Mon travail, à travers une étude socio-lexicographique, consiste à faire découvrir aux étudiants de français ainsi qu’aux amoureux de la langue française, les vraies images des jeunes des banlieues parisiennes, qui sont souvent stigmatisés et victimes de clichés, et ainsi permettre de mieux comprendre la France et ses banlieues.

La Lettre de Shanghai : Vous avez conduit vos recherches sur le terrain, dans les banlieues parisiennes. Parlez-nous de cette expérience.

Mes recherches sur le terrain se sont déroulées principalement dans les communes d’Aulnay-sous-Bois, de La Courneuve et de Clichy-sous-Bois du département de la Seine-Saint-Denis. Les trains du RER et les quais de métro sont aussi un endroit idéal et discret pour l’établissement du corpus. L’enregistrement des conversations et la prise de notes ne constituent que la première étape du travail. Le dépouillement et l’analyse statistique de données nécessitent un plus grand effort.

En précisant mon métier et l’objectif des enquêtes (faire découvrir les banlieues parisiennes et le verlan aux jeunes étudiants chinois, aux amateurs de la langue française, des cultures de rue et du rap en Chine), j’étais plutôt bien accueillie et considérée comme porte-parole de la banlieue venant de loin.

La Lettre de Shanghai : En Chine, les réseaux sociaux numériques sont un lieu privilégié de discussions qui favorisent l’émergence de nouveaux mots en lien avec l’actualité. En 2013, on a vu par exemple la réappropriation du mot 土豪 (tǔháo) qui initialement faisait référence à un riche propriétaire foncier. Ce terme péjoratif définit désormais un parvenu issu de la campagne, qui étale ses richesses avec mauvais goût. Pouvez-vous partager avec nos lecteurs quelques autres nouvelles expressions chinoises significatives d’une société qui évolue ?

L’argot est un sociolecte, et non pas un simple registre de langue. L’existence d’un tel sociolecte s’explique par le besoin de ses initiés de se reconnaître et de s’affirmer dans ce parler propre à leur groupe social. Mais à la différence des jargons techniques liés à des professions spécifiques, l’argot Internet a pour fonctions essentielles la transmission efficace d’un message et l’affirmation identitaire des initiés.

Aussi, l’argot Internet français vise à réduire la longueur des mots et des phrases, par le biais de l’abréviation lexicale, procédé abréviatif courant également dans l’argot Internet chinois.

L’apparition d’un nouveau mot argotique (« wo huo dai ») sur la toile chinoise il y a à peine deux mois vient compléter ce procédé. Ce procédé abréviatif nouveau à la langue chinoise moderne consiste à découper une phrase et à n’en garder que 3 ou 4 caractères. « Wo huo dai » (我伙呆), abréviation phrastique à partir de « wo he wo de xiao huo ban dou jing dai le » (我和我的小伙伴们都惊呆了, « mes amis et moi sommes stupéfaits »), phrase postée pour la première par un bloggeur chinois en novembre 2011. À la fois court et imagé, ludique et intrigant, ce procédé est très vite apprécié par les internautes initiés chinois. Leur imagination et leur créativité contribuent à la vitalité de la langue chinoise et a donné un nouvel élan au néologisme argotique. Les internautes ont ensuite inventé d’autres abréviations selon le modèle : « he qi liao » (何弃疗) pour « wei he fang qi zhi liao » (为何放弃治疗, « pourquoi tu arrêtes de prendre tes médicaments ? ») pour exprimer ironiquement son désaccord ; « ren jian bu chai » (人艰不拆) pour « ren sheng yi jing ru ci jian nan, you xie shi qing jiu bu yao chai chuan » (人生已经如此艰难,有些事情就不要拆穿, « la vie est tellement dure, des fois il vaudrait mieux ne pas démasquer certaines choses »). D’autres locutions très tendance fin 2015 début 2016 étaient : « ran bing luan » (然并卵) pour « ran er bing mei you shen me luan yong » (然而并没有什么卵用, « ça ne sert à rien » ) ; « cheng hui wan » (城会玩) pour « cheng li ren zhen hui wan » (你们城里人真会玩). Très vite adopté par les internautes chinois, toujours à la recherche de nouvelles idées, ce procédé abréviatif phrastique existant déjà dans l’argot Internet français se voit fleurir sur la toile chinoise.

Tendance éphémère ou prospérité prometteuse ? Il est trop tôt pour répondre à cette question, mais l’abréviation phrastique a incontestablement franchi un grand pas dans l’argot Internet chinois.


Si vous souhaitez en savoir davantage sur le verlan et les variations de la langue française, venez rencontrer Yuan Yuan WANG à la librairie Jifeng samedi 12 mars prochain lors d’une conférence où elle interviendra aux côtés de Raphaël GRAND, correspondant pour Radio Télévision Suisse (RTS) en Chine, qui nous parlera des particularités du suisse roman.

Lieu  : Librairie Jifeng / 1555, rue Huaihai Zhong / Xuhui / Shanghai
Date : samedi 12 mars 2016
Horaires : à partir de 14h30
Informations pratiques : En français avec interprétation en chinois
Contact & inscription : charlotte.hyvernaud@institutfrancais-chine.com
Accès : métro ligne 10, arrêt Shanghai Library Station ; la librairie Jifeng se trouve en sous-sol, entrée/sortie 1 ou 2

Dernière modification : 03/03/2016

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