Entretien avec Lu Xun, traducteur du roman Constellation lauréat 2016 du prix chinois « Meilleurs romans étrangers du XXIe siècle »

Constellation, le premier roman d’Adrien Bosc, lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française 2014, figure parmi les œuvres qui ont reçu le prix chinois des « Meilleurs romans étrangers du XXIe siècle » le 25 mars 2016 à Pékin. Monsieur Lu Xun, qui a traduit le roman en chinois, répond à nos questions.

JPEGCréé en 2002, ce prix littéraire chinois est le fruit d’un partenariat entre « China Publishing Group » et l’Institut chinois de la littérature étrangère. Son jury est composé d’universitaires chinois de grande renommée spécialistes de littérature étrangère. Adrien Bosc rejoint d’autres auteurs français récompensés par ce prix, parmi lesquels Marc Dugain, Patrick Modiano, Annie Ernaux et J.M.G. Le Clézio.

Voici le commentaire du jury des meilleurs romans étrangers du XXIe siècle quant à Constellation  :
« Le roman d’Adrien Bosc Constellation raconte l’accident du « Constellation », l’avion d’Air France, du 27 octobre 1949. En s’appuyant sur de riches documents et par une approche particulière, l’auteur remémore les histoires ordinaires de ces quarante-huit victimes, et fait renaître d’une manière vivante leur tragédie faite par toutes sortes de hasards. En souvenir des décédés, ce roman plein de soins humanistes pousse aussi les lecteurs à réfléchir sur le destin des hommes, et sa signification réaliste est bien sûr plus grande en notre temps où des accidents aériens sont fréquents. »

Constellation a été traduit en chinois par Monsieur Lu Xun, professeur associé en littérature française et directeur du département de français à l’Université de Suzhou, pour la maison d’édition « People’s Literature Publishing House », maison d’édition renommée pour la traduction des oeuvres littéraires internationales. Monsieur Lu Xun avait traduit respectivement Le destin des images de Jacques Rancières (La Fabrique éditions, 2003, 157 p.) et Les lisières d’Olivier Adam (Flammarion, 2012, 454 p.). Les lecteurs chinois pourront prochainement découvrir Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry qui devrait paraître dans sa version chinoise d’ici la fin d’année.

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Lu Xun, directeur du département de français à l’Université de Suzhou, à Pékin.

Le service universitaire du Consulat de France à Shanghai s’est entretenu avec Monsieur Lu Xun :

En 2006, puis en 2008, des accords de coopération mis en place par votre prédécesseur Monsieur LI avec l’université de La Rochelle d’une part, et l’université Jean Monnet d’autre part, permettent à certains de vos étudiants de séjourner en France. Directeur du département de français de l’université de Suzhou depuis 2011, vous avez vous-même fait une partie de vos études supérieures en France. Pouvez-vous revenir sur cette expérience et sur les bénéfices que de telles opportunités apportent à la jeunesse chinoise actuelle ?

Oui, je pense que séjourner un moment en France est vraiment une période incontournable pour tous les apprenants chinois de français. Pour ma part, au bout de deux ans de travail en Chine, j’ai décidé d’aller en France en 2003. En effet, c’est en 2002 que j’ai découvert la France pour la première fois en visitant l’Académie française, l’école Cachan, l’IFM (Institut français de la Mode) ainsi que quelques magnifiques coins méridionaux comme Sophia-Antipolis, Saint-Paul de Vence. J’avoue que c’était vraiment une découverte extraordinaire, mais c’était avec une délégation officielle, alors ce que j’ai vu, ce n’est pas forcément la vie réelle des Français, c’est plutôt ce qu’on pourrait considérer comme la « vitrine » de la France. C’est pour ça que je désirais vivement m’inscrire dans l’Université Paris XII à Créteil pour d’une part poursuivre mes études supérieures en DESS et d’autre part découvrir la vie quotidienne des Français en tant qu’étudiant. Pourtant, mes premiers jours se sont déroulés dans le stress et la difficulté comme pour la plupart des étudiants chinois à cette époque : beaucoup de déplacements entre université, banque et préfecture de Paris pour les formalités administratives, recherche du logement et surtout d’un stage pour mon premier semestre. Au bout d’un mois, une fois tous ces problèmes résolus, j’ai commencé à réellement apprécier ma vie à Paris.

J’aimerais mettre en avant deux aspects de ma vie universitaire. Premièrement, c’est le logement. Durant mon séjour à Paris, je partageais un appartement de 3 pièces avec deux jeunes colocataires français qui étaient respectivement fonctionnaire et ingénieur en informatique. Vivre en colocation a été un excellent moyen pour perfectionner mon niveau d’expression en français et également pour apprécier la vie réelle des Français. Chaque jour, j’échangeais des idées, avec mes professeurs et les autres étudiants la journée, et le soir avec mes colocataires. C’est là que j’ai vraiment progressé en français.

Deuxièmement, c’est mon travail. En fait, dès l’inscription à Créteil, j’ai pensé à chercher un stage de fin d’études de six mois au minimum pour compléter ma formation en DESS. Heureusement, j’ai fini par en trouver un à l’Union des Fabricants. C’est un organisme reconnu d’utilité publique spécialisé dans la protection des propriétés intellectuelles des entreprises françaises. Situé dans un hôtel particulier historique du 16e arrondissement de Paris et à 5 minutes de la Place de l’Etoile, il offre un cadre exceptionnel et une très bonne ambiance disons franco-française que j’ai beaucoup appréciés et au sein de laquelle je me suis bel et bien intégré. Cette expérience professionnelle de 7 mois consécutifs m’a permis de côtoyer des Français aussi passionnants que passionnés et compétents, une équipe de permanents soudée et dynamique. Ainsi, ce stage m’a permis de vivre un esprit d’équipe dépassant les individualités et orienté vers la poursuite d’objectifs précis et motivants. Si ce stage m’a fait plaisir, c’est aussi parce qu’il m’a donné l’opportunité d’observer de très près la culture de l’entreprise. Par exemple, le midi tout le monde est regroupé à 13h (ce qui est très tard par rapport à l’heure habituelle des Chinois) dans un restaurant à proximité de l’Union pour déjeuner avec son propre ticket-restaurant. Et là, on prenait du temps et passait au moins une heure à parler. C’était vraiment un moment relaxant dans une ambiance conviviale. De tels moments m’ont surtout permis de mieux connaître la bonté et la générosité de mes collègues français.

A partir de mes expériences personnelles en France, je me permets de donner deux conseils aux jeunes Chinois voulant séjourner en France pour leurs études :

Premier conseil : Une fois arrivé en France, cherchez toujours à vous intégrer à la société française, que ce soit en cherchant un logement, en effectuant un stage ou bien même en faisant un exposé en collaboration avec vos camarades français d’une même équipe. Ce n’est pas marrant de vivre coupé du monde français tout en s’enfermant dans un petit cercle d’amis chinois. Les difficultés que vous pouvez avoir finissent par vous apprendre à vous débrouiller tout seul et à travailler d’une manière autonome et efficace. Tout comme on le dit en Chine : La vie elle-même est le meilleur des professeurs.

Deuxième conseil : Pensez toujours à lier la théorie avec la pratique, ce qui constitue un point fort dans le système éducatif français. Préparer un mémoire de spécialisation, c’est important pour vos études. Mais chercher un stage dans le cadre de la formation supérieure ne l’est pas moins, que ce soit à mi-temps ou à plein temps. Sinon, vous ne serez pas suffisamment « armé » dans votre carrière si vous avez un tas de diplômes ou de certificats en main mais pas d’expérience professionnelle.

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Le roman Constellation en chinois.

Outre l’enseignement de la langue et de la culture françaises, vous vous intéressez à la traduction d’œuvres littéraires françaises. Comment êtes-vous arrivé à la traduction et d’après vous, quel est le rôle du traducteur ?

Avant de répondre à cette question, j’aimerais dire que je suis toujours très reconnaissant envers l’Université de Nankin où j’ai fait 4 ans d’études de français et où j’ai eu la chance de connaître des professeurs-traducteurs chinois renommés tels que M. Xu Jun, M. Zhang Xinmu et M. Liu Chengfu. C’est eux qui m’ont présenté le charme éternel de la traduction.

Généralement, le métier de traducteur s’exerce de façon différente selon que ce soit à l’oral ou à l’écrit. Et j’ai travaillé à la fois aussi bien comme interprète que traducteur. A la fin de mes études à l’Université de Nankin en 2001, j’ai travaillé deux ans en qualité d’interprète au Centre franco-chinois des Métiers de la Mode de Chine qui se trouve dans la vieille ville de Suzhou et qui a été créé à l’initiative du Ministère français de l’Éducation nationale et du Comité de l’Éducation de la Province du Jiangsu. Et là, tous les jours, je faisais de l’interprétariat de 8h à 17h auprès de deux professeurs français en stylisme et modélisme. C’était un travail très dur mais très formateur. Entre-temps, j’ai souvent été sollicité comme interprète par des entreprises françaises et des organismes publics et gouvernementaux. Ainsi, je suis devenu polyvalent dans la traduction et capable de traduire des textes sur des sujets très variés : sciences et technologies, éducation, économie, culture, etc. De telles expériences m’ont aidé non seulement à beaucoup progresser en traduction mais aussi à approfondir mes connaissances dans de nombreux domaines.

En tant qu’enseignant de français à l’Université de Suzhou dès 2005, je manifeste un grand intérêt pour la traduction des ouvrages français et la recherche littéraire, car cela me permet de promouvoir la culture française auprès des lecteurs chinois et surtout d’établir un pont entre la France et la Chine tout en surmontant la barrière linguistique par la traduction. Le premier livre français que j’ai traduit, c’est Le destin des images de Jacques Rancières. J’ai fait cette traduction en 2009, quand je faisais mes études doctorales à Nankin, en collaboration avec M. Zhang Xinmu, professeur de langue et de littérature françaises, nommé chevalier dans l’ordre des Palmes académiques. Il m’a donné beaucoup de conseils précieux, ce qui m’a beaucoup aidé à me perfectionner. Depuis trois ans j’ai traduit pour la maison d’édition « People’s Literature Publishing House » Les lisières d’Olivier Adam (Flammarion, 2012) et Constellation d’Adrien Bosc (Stock, 2014).

Pour traduire des textes littéraires, je dirais qu’il faut des aptitudes en stylistique, une bonne imagination et des connaissances culturelles étendues. Il s’agit non seulement de bien comprendre le fond et la forme de la version originale française, mais aussi de pouvoir susciter, à travers l’oeuvre dans sa version chinoise, les mêmes émotions chez les lecteurs que ce que voulait l’auteur français. C’est en cela que réside les difficultés de la traduction littéraire.

Quant au rôle du traducteur, je trouve qu’à l’heure de la mondialisation, la communication se révèle être impérative et omniprésente à tous les niveaux, tant interpersonnel qu’intergouvernemental, tant national qu’international. Le traducteur joue un rôle crucial en la matière. Pour être un bon traducteur professionnel, bien comprendre une langue étrangère ne suffit pas. Il lui faut en posséder la culture, décoder ses messages sociaux ou même savoir créer.

Constellation le premier roman d’Adrien Bosc a reçu le prix chinois des « Meilleurs romans étrangers du XXIe siècle » le 25 mars à Pékin. Vous avez traduit ce roman en chinois. Avez-vous été en contact avec l’auteur durant la phase de traduction ? Racontez-nous votre expérience.

C’est une très bonne question, car j’ai effectivement pensé à prendre directement contact avec l’auteur.

A mon avis, Constellation est un roman non fictif dont tous les contenus sont basés sur un excellent travail de documentation qu’a fait l’auteur. A part des célébrités comme Marcel Cerdan, boxeur et amant d’Edith Piaf, et Ginette Neveu, la violoniste prodige, l’auteur veut raconter aussi l’histoire des autres passagers, et constitue ainsi une mosaïque de personnages aussi éclectiques qu’intéressants. Dans les « anonymes », il y a les bergers basques et la petite bobineuse de Mulhouse, le créateur des produits dérivés de Walt Disney, le mari malheureux qui joue sa dernière carte et rentre à New York reconquérir sa femme. Ainsi, Adrien Bosc a abordé des sujets très variés dans son premier roman : musique, économie, boxe, textile, littérature, etc. Cela signifie que lors de ma traduction, j’ai rencontré beaucoup de termes techniques qui proviennent de domaines bien différents. C’est pour cela que je voulais entrer directement en contact avec l’auteur. Mais nous ne nous sommes pas contactés directement l’un l’autre, dommage ! Heureusement, Mme Huang Lingxia, rédactrice francophone de la maison d’édition « People’s Literature Publishing House », m’a beaucoup aidé. Ma traduction touchant à sa fin, j’ai fait une liste de toutes mes questions sur l’oeuvre d’Adrien Bosc. Elle l’a ensuite envoyée à une rédactrice chez Stock. Quelques jours plus tard, j’ai eu toutes les réponses à mes questions. En fait, ce sont plutôt les deux rédactrices qui ont eu des contacts directs entre elles durant la phase de traduction. Ça a bien marché !

Dernière modification : 12/04/2016

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