Entretien avec Gaétan Messin, attaché pour la science et l’innovation au Consulat général de France à Shanghai

Gaétan Messin a pris ses fonctions au consulat général de France à Shanghai le 5 septembre 2016, succédant à Frédéric Bretar, au poste d’Attaché pour la Science et la Technologie.

La Lettre de Shanghai : Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Après une formation d’ingénieur à l’Institut d’Optique (Sup’Optique 1991), j’ai souhaité élargir ma formation par un Master Specialisé à HEC. J’ai ensuite dû faire mon service national, que j’ai effectué comme coopérant au Service nucléaire de l’Ambassade de France en Chine, à Pékin, de 1993 à 1995. A mon retour, après une courte expérience en entreprise, j’ai réalisé que mon goût pour la physique ne me quittait pas, et j’ai entrepris de préparer une thèse en physique au Laboratoire Kastler Brossel, soutenue en 2000. Après une année de post-doc à l’Ecole Normale Supérieure à Paris et une autre au MIT à Cambridge, Etats-Unis, j’ai obtenu en 2002 un poste d’enseignant –chercheur à l’Institut d’Optique, que j’ai occupé jusqu’à cet été.

La Lettre de Shanghai : Quel a été votre domaine de spécialisation ?

Depuis ma thèse, menée au Laboratoire Kastler Brossel au moment où Claude Cohen Tanoudji y obtenait le prix Nobel, je m’intéresse à la nature quantique de la lumière et à ses applications dans les domaines du traitement de l’information quantique (cryptographie quantique) et du calcul quantique (ordinateur quantique). Mon travail s’est inscrit dans le prolongement de travaux, aujourd’hui célèbres dans le domaine de la physique quantique, menés dans les années 80 à l’Institut d’Optique par Alain Aspect et son élève Philippe Grangier, sur la complétude de la mécanique quantique et la dualité onde-particule de la lumière. C’est dans l’équipe de ce dernier que j’ai mené l’essentiel de mes travaux de recherche, centrés sur la prodution d’états « non-classiques » - c’est-à-dire quantiques – de la lumière et leur utilisation dans le contexte du domaine émergent que est celui de l’ « information quantique ».

La Lettre de Shanghai : La cryptologie quantique est-elle la technologie embarquée à bord d’un satellite sur lequel a beaucoup communiqué récemment la Chine ?

Il s’agit bien de cela. La Chine s’est lancée dans un vaste et ambitieux programme de développement d’un réseau de communications sécurisées, dont la sécurité repose sur les loi de la mécanique quantique, et qui devrait constituer le premier dispositif opérationnel de « cryptographie quantique » au monde. Il est encore trop tôt pour pouvoir dire si le projet atteindra son objectif car de nombreux progrès techniques restent à réaliser, mais il permet à la Chine de se positionner dans le peloton de tête de la compétition scientifique mondiale.

La Lettre de Shanghai : Quand et comment avez-vous découvert la Chine ?

J’ai effectué entre 1993 et 1995 mon service militaire comme coopérant au service nucléaire de l’ambassade de France en Chine. C’est à cette époque que j’ai appris les bases du chinois, qu’il était indispensable de maîtriser à l’époque. Ce n’est que dix ans plus tard, en 2005, que j’ai commencé à développer des contacts approfondis avec des scientifiques chinois, à l’occasion du déplacement en Chine d’une délégation conduite par Alain Aspect, à l’invitation de l’Université normale de Chine de l’Est (ECNU) et de l’Université du Shanxi de Taiyuan.

En 2008, j’ai organisé à Shanghai une conférence franco-chinoise sur le thème de la cryptographie quantique intitulé « Symposium on Quantum Manipulation of Photons and Atoms (« QMAP 2008 »). A la suite de cela, en 2011, j’ai mis en place et pris pour 4 ans la direction d’un réseau de recherche scientifique franco-chinois nommé « QMAP » en référence à cette première conférence et organisé 3 nouvelles éditions de cette conférence.

Depuis 2010, j’ai participé au jury de recrutement des écoles d’ingénieur de ParisTech en Chine, dont je suis devenu le président. J’ai participé dans ce cadre au développement de nouveaux accords de partenariats et de double diplômes. Enfin, j’ai participé au recrutement de post-docs chinois dans des laboratoires français, dans le cadre de la Fondation Franco-Chinoise pour la Science et ses Applications, de l’Académie des Sciences.

En fin de compte, depuis mon premier retour en Chine en 2005, la fréquence de mes voyages n’a cessé d’augmenter pour atteindre une demi-douzaine d’aller-retour par an entre la France et la Chine ces dernières années : c’était donc une évidence pour mois d’y revenir de façon plus pérenne.

La Lettre de Shanghai : La Chine a annoncé son ambition de devenir un chef de file dans le domaine de l’innovation en 2030, et une « puissance globale scientifique et technologique » pour le centenaire de la fondation de la République populaire de Chine, en 2049. Quels sont selon vous les principaux défis à relever pour le pays dans cette perspective ?

Il me semble que cela passe d’abord par le développement de centres de recherche académiques de bon niveau et par l’investissement privé dans des centres de R&D. L’augmentation très importante du nombre de diplômés dans l’enseignement supérieur dans tous les domaines, et notamment dans les domaines scientifiques et techniques, permet peu à peu de construire un réservoir de compétences de haut niveau. L’émergence de très grosses sociétés tournées vers les nouvelles technologies, comme Huawei ou Alibaba, permet des investissements considérables dans les domaines de la R&D. On voit aujourd’hui émerger des groupes de recherche de niveau international, en mesure d’entrer en concurrence avec ce qui se fait de plus avancé en Europe ou en Amérique du Nord. Le fameux satellite dont vous parliez tout à l’heure en est un exemple frappant. Le groupe de recherche qui est derrière, dirigé Jianwei Pan, est clairement de niveau international. On y rencontre des chercheurs et des thésards français, allemands ou canadiens. Mieux : il vient d’obtenir des financements importants de la société Alibaba qui, comme Google, cherche à financer des projets de recherche fondamentale sur l’ordinateur quantique. La Chine est déjà en train de devenir un acteur scientifique et technologique incontournable. L’innovation et les découvertes scientifiques ne se planifient pas, leur financement en revanche se planifie, et j’ai le sentiment que les décideurs chinois le comprennent aujourd’hui. Nous sommes à un tournant : les talents et les moyens financiers sont au rendez-vous. Le vrai défi pour la Chine est de maintenir les conditions économiques et sociales qui rendent possible la réalisation de ses ambitions.

Dernière modification : 16/11/2016

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