Entretien avec Chun-Liang Yeh, traducteur et éditeur [中文]

Traducteur, éditeur, voyageur, Chun-Liang Yeh est avant tout un passeur d’histoires, qui fait vivre les cultures française et chinoise côte-à-côte, à travers des histoires illustrées par des artistes, pour le plaisir des petits comme des grands, le nôtre, le vôtre…

 [1] mission à Shanghai à l’occasion du Salon jeunesse, Chun-Liang Yeh est l’invité de l’Arbre du Voyageur. Il y présentera ses livres le samedi 14 novembre à 16h.

Il se rendra également au lycée français de Shanghai et dans un lycée chinois pour échanger et partager avec le jeune public français et chinois.

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Julien Millet
Rencontre à la librairie Nouvelle d’Orléans en octobre 2014 avec Nicolas Jolivot, Loïc Jacob et la libraire Véronique Boyer = Loïc Boyer

Nous lui avons posé quelques questions :

1. Chun-Liang, vous êtes d’origine taïwanaise, et vous avez vécu en Angleterre. Vous êtes désormais installé en France depuis plus de 20 ans. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Né à Kaohsiung dans le sud de l’île de Taïwan, je suis venu en France en 1992 pour poursuivre des études en architecture. Après mon diplôme, j’ai travaillé comme architecte à Paris avant de vivre à Oxford pendant deux ans comme chercheur en urban design. A mon retour en France, j’ai eu l’occasion de faire des livres sur l’architecture et le design français pour le compte d’un éditeur chinois. L’année suivante, en 2007, je créais la maison d’édition Hong Fei avec Loïc Jacob.

J’ai vécu à Taïwan jusqu’à l’âge de 23 ans. J’avais découvert une partie des États-Unis dans le cadre d’un voyage scolaire lorsque j’étais encore au lycée. Depuis il me paraissait une certitude qu’un jour, je partirais loin pour découvrir le monde. Cependant, je n’avais prévu ni de venir en France, ni d’y rester après mes études. Aujourd’hui, la moitié de ma vie est passée dans ce pays qui m’offre les possibilités d’un épanouissement personnel et professionnel. Mais cette vie française ne m’a pas éloigné de ma culture chinoise d’origine. Au contraire, elle me fait prendre conscience des particularités des deux cultures qui me construisent. C’est bien ainsi.

2. Vous avez travaillé comme architecte et consultant, puis vous vous êtes consacré à l’écriture et à la publication d’ouvrages pour les enfants. Expliquez-nous ce choix pour la littérature jeunesse.

Hong Fei est née d’une volonté commune de Loïc Jacob et moi-même de nous impliquer dans un projet d’entreprise culturelle qui mobilise ma culture chinoise, au service d’un grand public français. La visite de plusieurs salons du livre dont Francfort, nous a décidés à construire le projet sous forme d’une maison d’édition jeunesse afin de travailler à la création de livres illustrés qui, en France, sont volontiers portés par des adultes vers les enfants.

Si une partie des textes publiés par Hong Fei vient d’une tradition littéraire classique chinoise, quasiment tous les ouvrages du catalogue sont des créations originales illustrées d’images réalisées par des artistes vivant en France. Ici, mon expérience d’architecte fut une source d’inspiration précieuse pour mon nouveau métier : en effet, j’accompagne la création des auteurs et illustrateurs un peu comme je dirigeais un chantier de construction, où chaque intervenant doit donner le meilleur de lui-même dans le cadre d’un projet et selon un planning bien coordonné. Et tel un bon architecte à l’égard de ses clients, je dois être très attentif à l’appropriation de nos ouvrages par les parents et les enfants à qui ils sont destinés.

Mais avant de devenir architecte, enfant puis adolescent, j’aimais déjà lire et écrire. A l’université de Taïwan, la lecture des œuvres d’auteurs européens a aiguisé mon regard sur la beauté et la précision de la langue des auteurs chinois. Cette approche exigeante en littérature me guide toujours, aussi bien dans mon travail d’éditeur que comme auteur, même si j’écris désormais en français pour les jeunes lecteurs.

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3. Votre maison d’édition Hong Fei est spécialisée dans l’édition de livres jeunesse réalisés par des auteurs chinois et illustrateurs français. Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer ce que signifie Hong Fei ? Par cette démarche singulière qui associe auteurs chinois et illustrateurs français, que souhaitez-vous apporter à vos lecteurs ?

Hong Fei, tiré d’un poème de Su Dongpo, signifie « Grand oiseau en vol ». Le poète compare notre vie à un oiseau qui survole une terre enneigée et y laisse ses empreintes. L’oiseau s’envole ensuite à l’est et à l’ouest sans s’attacher aux traces qu’il laisse. Cette métaphore souligne la place importante que nous donnons au regard de chaque lecteur : sa vision participe au sens renouvelé des traces que nous laissons et qu’il découvre.

Dans cette proposition éditoriale, l’illustrateur est souvent le premier lecteur français d’une histoire parfois ancienne et très connue en Chine. Il met en branle son imagination pour donner formes et couleurs à un récit où un auteur chinois, avec sa manière de voir le monde, parle d’un voyage, d’une rencontre ou des sentiments. Au lieu de montrer une Chine objet de curiosité, l’illustrateur invite les enfants à aimer une histoire où ils se surprendront à s’émerveiller avec l’Autre, qu’ils croyaient pourtant si différent.

Nos choix de publications, qu’elles résultent de commandes ou de projets qui nous sont proposés, inscrivent le déploiement du catalogue Hong Fei dans cette démarche, autour d’une ligne éditoriale à la fois inclusive et bien identifiée : à travers les trois thèmes présents dans nos ouvrages – le voyage, l’intérêt pour l’inconnu, la relation à l’autre – que les livres publiés aient ou n’aient pas un rapport avec la culture chinoise. Hong Fei invite les lecteurs à vivre une expérience sensible de l’altérité.

4. Les histoires que vous racontez font souvent parties de l’imaginaire populaire chinois, comment choisissez-vous ces histoires ?

La différence culturelle entre nos deux pays fait qu’une histoire populaire en Chine ne le sera pas automatiquement en France. Nos choix sont donc conditionnés par plusieurs critères dont certains liés au format d’albums illustrés et à l’âge des lecteurs auxquels ils seront proposés. Quant au contenu, n’étant volontairement pas une maison dont la vocation serait prioritairement la transmission d’un patrimoine marqué du sceau de l’immuabilité, nous écartons les récits qui seraient trop difficiles à apprécier sans une connaissance intime des codes culturels chinois : les livres jeunesse que nous publions sont d’abord reçus par des adultes prescripteurs non-sinophiles. Nous ne devons pas les décourager de partager avec les enfants des livres qui leur paraîtraient impénétrables. Pour autant, nous ne négligeons pas de préserver pour les jeunes lecteurs la part troublante des histoires, qu’elle tienne au rythme de la narration, au caractère inhabituel du héros, à une fin moins fermée qu’à l’accoutumée, etc.

Parmi les histoires sélectionnées, on trouve des contes (Yexian et le soulier d’or) et des légendes (La Ballade de Mulan, La Légende du serpent blanc), mais aussi des anecdotes concernant des personnages historiques tels Wang Xizhi (Le Calligraphe) et Wu Daozi (Les Deux Paysages de l’empereur) qui, de par leur geste et leur esprit, continuent de vivre parmi les Chinois d’aujourd’hui. Au-delà de la sélection d’un texte et d’une histoire, c’est la forme de leur présentation qui est déterminante dans la possibilité d’une appropriation par les lecteurs français. Cela passe souvent par une résonance entre le récit chinois et une préoccupation des Français d’aujourd’hui. Ainsi, Yexian est-elle aussi présentée comme la version écrite la plus ancienne de Cendrillon, tandis que l’histoire de Mulan fait écho, d’une manière intelligente et sensible nous l’espérons, au débat sur l’identité et le genre qui a tant agité la société française ces derniers temps.

5. Vous rencontrez souvent de jeunes élèves lors d’ateliers d’écriture en France et à l’étranger. Comment ces rencontres enrichissent-elles votre travail d’auteur ?

Souvent, je démarre un atelier avec la lecture d’un des livres que j’ai écrits. Je peux alors observer comment les enfants s’emparent d’un récit pour nourrir leur imagination. Je me souviens d’une classe de grande section qui, après avoir étudié Face au Tigre (狐假虎威 et 黔驴技穷), s’en est inspirée pour imaginer d’autres histoires à sa façon. Après quoi les enfants m’ont demandé d’inventer une nouvelle aventure impliquant un tigre, un cheval et un serpent. Comme j’avais noté, à travers nos rencontres, combien ils étaient sensibles à la question de l’amitié (qui est l’ami de qui, etc), j’ai écrit un nouveau récit sur ce thème avec les personnages imposés et l’ai intitulé Le Goût de la pêche. Nous avons publié cette histoire deux ans plus tard et, bien sûr, je l’ai dédié à l’enseignante et sa classe.

Il m’arrive aussi de faire une démonstration de calligraphie lors d’ateliers en petits groupes. En plus de montrer comment on obtient l’encre et manipule le pinceau, je demande à chaque participant de penser à une chose ou une activité qui lui est chère, et de me l’indiquer. Puis, je traduis le mot en chinois, tracé sur une feuille de papier rouge, et le lui offre comme un cadeau. Pour les enfants, il y a une part de magie dans ce geste : un signe gagne en beauté lorsqu’il s’écrit avec nos désirs. Ce sont des expériences importantes pour l’auteur, mais tout autant que pour l’homme que je suis.

6. Votre goût pour les mots et la littérature vous a conduit à vous intéresser à la traduction puisque vous avez traduit en chinois Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire. En quoi la traduction est-elle un autre rapport aux mots ?

Dans Les Paradis artificiels, Baudelaire fait connaître aux lecteurs français un auteur anglais, Thomas de Quincey. Un siècle plus tard, après mon séjour à Oxford, en répétant ce geste, avec cet ouvrage publié aux éditions Faces Publishing (Taipei 2007), je suis devenu le porte-parole, pour cet ouvrage, de ces deux grands écrivains vis-à-vis des lecteurs de langue chinoise. C’est en soi une très belle expérience.

J’avais déjà pratiqué la traduction dans mon travail antérieur d’architecte, mais jamais pour un texte d’une si belle qualité littéraire et de cette longueur. Pour y parvenir, j’ai relu plusieurs fois le texte de Baudelaire jusqu’à ce que les scènes et les personnages apparaissent sous mes yeux comme si j’étais devant un écran de cinéma. Ensuite seulement, j’ai couché sur papier les mots chinois qui en reproduisaient la substance et l’ambiance, sans me soucier de la syntaxe. Une fois ce travail préparatoire achevé, je suis revenu au début du récit pour recomposer ces mots chinois dans un langage fluide, précis et fidèle au texte original. Au final, j’ai accompli un travail d’écriture à part entière tout en me laissant habiter par les esprits de Baudelaire et de Quincey. Quand on sait la discipline qu’impose l’expression juste des idées subtiles et complexes en langue chinoise, cet exercice mené sous l’inspiration bienveillante et exigeante des deux auteurs a tout d’une expérience privilégiée. Mais que j’interprète un auteur ou que je traduise ma propre pensée en mots, je me pose toujours en compagnon d’un lecteur pour avancer avec lui vers des horizons plus larges. En espérant qu’un jour il ira plus loin que moi.

Propos recueillis par Charlotte Hyvernaud, chargée de mission linguistique pédagogique du consulat général de France à Shanghai, et Inès Breton, responsable de l’Arbre du Voyageur à Shanghai.

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Dernière modification : 29/01/2016

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