Entretien avec Abderrahmane Sissako, réalisateur du film Timbuktu

Cinéaste et producteur mauritanien, Abderrahmane Sissako est connu internationalement pour ses œuvres poignantes qui mettent en scène le drame de l’exil. Il est le premier cinéaste africain à avoir obtenu le César du meilleur réalisateur pour son film Timbuktu. En tournée à Shanghai du 17 au 20 mars 2016 pour présenter ce film, il a répondu à nos questions dans la Lettre de Shanghai.

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Abderrahmane Sissako recevant le César du meilleur réalisateur le vendredi 20 février 2015.

La Lettre de Shanghai :
Monsieur Abderrahmane Sissako, vous êtes né en Mauritanie puis vous avez grandi au Mali. L’Afrique a toujours été au cœur de vos films. Cette année, la 21ème édition de la Fête de la Francophonie en Chine met à l’honneur l’Afrique avec, d’une part, la projection de votre film Timbuktu et, d’autre part, l’exposition du photographe congolais Baudouin Mouanda. Que souhaitez-vous transmettre au public, aux francophones des autres pays, quant à votre continent natal ?

Abderrahmane Sissako :
L’Afrique est d’une si grande richesse et d’une si grande diversité que c’est difficile de répondre à cette question en ne mentionnant qu’une seule chose. Ce que je peux dire dans le cadre de la Fête de la Francophonie, c’est que la francophonie sert la rencontre entre pays et notamment, cette année, la rencontre des pays africains. La langue permet d’échanger, de se rencontrer et peut-être de se connaître mieux. Quand on se connaît, on a moins peur de l’autre. Or, le problème aujourd’hui c’est la peur. La langue peut donc jouer un véritable rôle de rencontre et d’échange et elle sert dans ce sens la rencontre entre l’Afrique et la Chine. C’est la Fête de la Francophonie qui me permet de rencontrer le public chinois, de lui montrer un film qui vient d’Afrique avec des questions sur l’Afrique mais qui la dépassent. Il est clair que ce que raconte Timbuktu n’est pas un problème seulement africain. C’est important que la culture quitte le domaine de l’appartenance et aille au-delà des frontières puisque la France est multiple dans son identité culturelle, dans ses valeurs, dans sa richesse qu’elle a donné aux autres et qu’elle a reçue au fil des siècles.

La Lettre de Shanghai :
Votre film Timbuktu, sorti en 2014, fait écho à l’actualité tragique de l’intégrisme religieux dans une partie de l’Afrique et, comme vous l’avez souligné, dans le monde. Quel message politique et humaniste souhaitez-vous transmettre ? Ce message est-il à l’origine de votre engagement dans le cinéma comme réalisateur ?

Abderrahmane Sissako :
Le premier message de Timbuktu, à travers la vie et les drames que le film raconte, est que le terrorisme est une plaie qui n’appartient pas à un territoire donné. C’est important de l’intégrer parce que ça dépasse toutes les frontières. Quand on est attaqué à Abidjan, on est touché à Paris. On fait face à un fléau mondial qu’il faut prendre véritablement en compte.

Quand on parle de terrorisme, de l’islam pris en otage par un groupe de gens qui parle en son nom mais qui n’est pas l’islam – puisqu’aucune religion ne peut exister en prônant la mort et la violence de l’autre, en vivant dans la rancoeur et dans la violence quotidienne –, quand on se révolte contre ça, qu’on se bat contre ça à travers le cinéma ou autre on est tout simplement quelqu’un qui défend les valeurs universelles. C’est ce que j’essaye de faire dans mon travail de cinéaste comme d’autres le font dans leur travail, chacun à leur façon s’ils sont convaincus que l’humanité est une dans sa diversité. Il n’y a pas de souffrance qui doit appartenir à une partie du monde, ni de bonheur. Il faut que l’on soit solidaire dans le malheur mais dans le bonheur aussi, avec cette notion de partage qui n’existe pas véritablement. Les déséquilibres mondiaux aujourd’hui sont une réalité, créent des souffrances et ont des conséquences sur le reste du monde.

La Lettre de Shanghai :
Timbuktu est un subtil chef-d’œuvre entre violence et poésie, entre la dénonciation de la barbarie et son impuissance face à la force naturelle de l’amour. La recherche de cet équilibre est-elle nécessaire pour vous ?

Abderrahmane Sissako :
L’équilibre dans une expression, qu’elle soit cinématographique ou autre, est fondamental. Pour se faire entendre, il ne s’agit pas de crier. Pour se faire entendre, il faut communiquer et communiquer, ce n’est pas forcément crier plus fort. Quand on fait un film sur la violence, il faut être capable de juxtaposer un acte violent et un acte contraire à la violence, il faut être harmonieux dans l’expression. Pour moi c’était normal et naturel de faire ce film de cette façon-là.

La Lettre de Shanghai :
Dans une interview recueillie par Christophe Cozette au mois de janvier dernier, en amont de votre participation en tant que Président du jury au Festival international du film documentaire océanien (Fifo), vous avez mentionné un projet de film sur les relations entre l’Afrique et la Chine. Pouvez-vous éclairer notre curiosité à ce sujet ?


Abderrahmane Sissako :

Depuis 2007, avant de réaliser Timbuktu, j’avais une idée de film sur l’Afrique et la Chine. Dans mon film En attendant le bonheur (2002), il y a déjà une séquence entre un Chinois et une Africaine. L’Afrique est un milieu de rencontre, d’immigration et, contrairement à ce que l’on pense, elle reçoit aussi. Pour moi c’est important de parler de rencontre entre les pays. Parler de la Chine et de l’Afrique aujourd’hui à travers le cinéma, à travers une histoire amoureuse, me semble quelque chose d’intéressant. C’est ce que j’ai envie de faire. 10 ans après, j’ai le sentiment d’être prêt pour aborder le sujet. Je m’informe. Mon voyage en Chine est un premier pas dans ce sens-là, il m’enrichit. J’ai discuté avec le public chinois. J’ai très envie de travailler dans ce sens-là, d’approfondir mon approche. Bien sûr, il faut beaucoup de temps. Je ne fais pas un film sur l’Afrique ou sur la Chine, je fais un film sur la rencontre, sur le rapport humain, tout simplement.

Dernière modification : 19/04/2016

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