Conseil de Sécurité des Nations Unies : Discours de Jean-Marc Ayrault (08.10.2016)

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Monsieur le Président,

Face à l’horreur insoutenable du martyre d’Alep, le Conseil de sécurité est à nouveau placé devant la responsabilité que lui a confiée la communauté internationale. Garantir la paix. Assurer la sécurité internationale. Protéger les populations civiles.

Nous avons entendu hier l’Envoyé spécial des Nations Unies, Staffan de Mistura. Sa description sonne comme un cri d’alarme : si cela continue, nous aurons assisté, d’ici la fin de l’année, à la destruction d’Alep. Le message que Staffan de Mistura adresse au Conseil de Sécurité est un message sans ambiguïté. Si nous n’agissons pas, cette ville ne sera bientôt plus qu’un champ de ruines et restera dans l’histoire comme une ville et ses habitants abandonnés à leurs bourreaux.

Il y a quinze jours déjà, devant ce Conseil, je demandais au nom de la France un cessez-le-feu immédiat. Depuis, après un accord mort-né, le régime syrien a confirmé avec une brutalité inouïe son objectif. Cet objectif n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. Cet objectif c’est la capitulation d’Alep.

Daraya, Hama, Alep, chaque fois la tactique du régime syrien est la même : des bombardements indiscriminés, une destruction méthodique des infrastructures civiles, pour infliger le maximum de souffrance aux populations – dernièrement, l’approvisionnement en eau potable à Alep ! -, le ciblage systématique des hôpitaux et des personnels de santé. Chaque fois, les soutiens de Damas apportent un appui décisif à cette stratégie qui ne vise qu’un seul but : obtenir la reddition des combattants et l’exode des civils, dans des opérations qui engagent un cycle potentiellement dévastateur d’épuration ethnique.

Comment collectivement pouvons-nous le tolérer ? Le Secrétaire général des Nations unies a parlé de crimes de guerre. Nous avons tous en mémoire Guernica, Srebrenica, Grozny. Ce qui se déroule sous nos yeux à Alep est la sinistre répétition de ces tragédies. Si elle ne se ressaisit pas, la communauté internationale en partagera la responsabilité.

Le régime et ses soutiens prétendent agir au nom de la lutte contre le terrorisme. C’est une imposture que je dénonce avec la plus grande force. Bachar Al Assad ne combat pas le terrorisme, il l’alimente. Depuis le début de ce conflit, il cible d’abord l’opposition modérée, parce qu’elle incarne le seul espoir de retrouver un jour une Syrie unie et pacifiée. Il organise un tête-à-tête morbide entre lui, d’un côté ; Daech et Al Qaeda, de l’autre, ses alliés objectifs qu’il épargne délibérément.

La France a payé le prix du terrorisme. Elle ne peut accepter que ce combat essentiel, qui doit tous nous rassembler, soit ainsi dévoyé. Dévoyé par des actions punitives qui ne font que renforcer, au bout du compte, ceux qu’elles prétendent éliminer. Car détruire des hôpitaux, affamer des civils, massacrer des femmes et des enfants, conduire le siège des villes, comme au Moyen-Age, ne font que précipiter la radicalisation et nourrir le terrorisme. Il faut donc mettre un coup d’arrêt à ce cycle infernal. Il y a urgence.

Aujourd’hui, face à l’horreur, le Conseil de sécurité doit prendre une décision simple et évidente : exiger une action immédiate pour sauver Alep ; exiger la fin de tous les bombardements par le régime et ses alliés ; exiger que l’aide humanitaire arrive, sans entrave et sans condition, à une population qui en a désespérément besoin. C’est ce qu’appelle la situation à Alep.

Et, c’est ce que la France, avec la majorité des membres de ce Conseil, n’a cessé de promouvoir. Il y a une semaine, nous avons présenté, avec l’Espagne, un projet de résolution. Un projet simple qui répond à cette urgence.

Que dit ce texte ? Il réaffirme l’évidence : le caractère inacceptable de la répression aveugle que conduit le régime syrien contre son propre peuple. Il rappelle l’ensemble des décisions prises par notre Conseil depuis le début de cette crise. Il énumère les conditions d’une paix juste et durable, cette solution politique dont nous avons de longue date défini les contours. Il exprime enfin une volonté d’unité autour de cet objectif qui nous rassemble : la lutte contre le terrorisme.

Ce projet pose aussi des exigences claires et précises : l’arrêt immédiat des bombardements et des vols militaires sur Alep ; l’accès de l’aide humanitaire ; le respect de la trêve, garanti par un mécanisme de vérification efficace, dont les modalités sont ouvertes ; l’arrêt de toute forme de soutien ou de collaboration avec les groupes terroristes désignés par le Conseil de sécurité ; et la reprise du processus politique.

Certains voudraient poser des préalables à l’arrêt des bombardements, notamment la localisation précise des groupes terroristes et leur séparation. C’est une supercherie car c’est irréalisable tant que se poursuivent les bombardements. C’est une évidence. Par ailleurs, écraser une ville sous les bombes, massacrer les populations civiles, c’est faire le lit du terrorisme et non pas le combattre. Je le répète : la véritable urgence, c’est donc l’arrêt des bombardements, le seul préalable qui vaille car il conditionne tout le reste.

Ce projet de résolution, nous l’avons patiemment négocié, de bonne foi, avec la volonté de réunir la communauté internationale autour d’un objectif simple. Les préoccupations légitimes des uns et des autres ont été prises en compte. Et c’est avec le cœur ouvert et la main tendue que je me suis personnellement efforcé de créer, ces derniers jours, ces dernières heures, les conditions du consensus, en toute sincérité et sans arrière-pensée. Animé de l’unique volonté de favoriser le retour de la paix en Syrie, de faire cesser le martyre d’un peuple, de promouvoir une solution au drame que vivent des millions de réfugiés et déplacés. J’ai le sentiment que la grande majorité des membres de ce Conseil comprend et approuve cette démarche.

L’adoption de cette résolution peut redonner à la population d’Alep, au peuple syrien, à nous tous une lueur d’espoir. L’espoir de sortir de la spirale de la violence, l’espoir d’une nouvelle dynamique politique reposant sur la reprise sans tarder des négociations en vue d’une transition, dont le Conseil de sécurité a défini les contours, à l’unanimité, il y a un peu moins d’un an.

Si au contraire notre projet, malgré un large soutien, est refusé, que nous restera-t-il ? Il y aura plus de morts, plus de réfugiés, plus de déplacés. Mais, il ne faudra pas renoncer, ni renoncer, ni se résigner. Il reviendra à chacun d’en tirer les conséquences et de prendre des décisions graves, mais nécessaires. Pour que les auteurs des crimes de guerre ne restent pas impunis. Pour que les responsabilités de l’usage d’armes chimiques soient identifiées et sanctionnées. Pour que ceux qui se rendent complices d’un régime, à bout de force, en assument les conséquences. Pour que tous ceux qui refusent de se résigner se rassemblent et agissent.

Monsieur le Président,

En 2011, un peuple se soulevait pacifiquement contre l’oppression. Depuis cinq ans, en dépit d’une répression sauvage, ce peuple n’abandonne pas. Ce peuple, recru d’épreuves et de souffrances, ne le laissons pas avoir pour seule alternative inhumaine un bourreau ou le terrorisme abject de Daech ou de Nosra.

J’appelle chaque membre de ce Conseil à assumer ses responsabilités : sauver la population d’Alep, se rassembler pour la paix, adresser au régime syrien le message qu’il aurait dû entendre depuis si longtemps.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est d’abord le sort d’Alep et de sa population. Mais c’est plus encore l’espoir de mettre enfin un terme à un conflit dont nous payons tous, tous, les conséquences catastrophiques. Face à un enjeu d’une telle gravité, faire obstacle à l’adoption de cette résolution, ce serait laisser à Bachar Al-Assad la possibilité de tuer encore davantage. Ce serait surtout un cadeau insensé aux terroristes. Mon vœu le plus cher est que ce conseil ne fasse pas ce cadeau. Je vous remercie.

Dernière modification : 10/10/2016

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