Chapitre 92 : La « patte » de l’architecture française à Changhai

La conférence Art-Déco, événement mondial qui rassemble tous les deux ans les passionnés de cet art, s’est tenue du 2 au 7 Novembre à Shanghai. Votre serviteur a eu l’occasion d’y présenter les œuvres des architectes français Alexandre Léonard et Paul Veysseyre qui, durant plus de 15 ans, ont imprimé à Shanghai une « patte » toute française et dont la trace se décèle très aisément dans le Shanghai d’aujourd’hui. C’est leur parcours que nous désirons brièvement retracer ici.

Le charme d’une ville

Comment définit-on le charme d’une ville ?
Le charme d’une ville est ce sentiment subtil de bien-être, de confiance et de calme inspiré par son environnement, sa disposition et les constructions qui la structurent.
Le charme est aussi un décalage par rapport à l’environnement plus traditionnel qui est inscrit dans nos chromosomes.
C’est précisément ce décalage par rapport à l’environnement et l’époque qu’ont imprimé dans les villes étrangères où ils s’étaient installés les architectes comme Alexandre Léonard et Paul Veysseyre.
Dans leur cas, ce fut un décalage « à la française », dans des territoires de l’Extrême Orient où flottaient jadis le drapeau tricolore.
Les deux architectes et leur associé d’un moment Arthur Kruze, ont contribué en effet à conférer à leur environnement une « patte » toute française, en concevant les plus innovants, les plus attrayants et les plus nombreux immeubles Art déco de Shanghai.

Les hommes

Alexandre Léonard était né à Paris en 1890. Il fut diplômé de l’Ecole des Beaux Arts de Paris en 1906. Après avoir rejoint l’armée pendant la guerre, il obtint le diplôme d’architecte DPLG en 1919. Il arriva à Shanghai en 1921 et fut engagé par le cabinet d’architectes Ledreux et Minutti.

Paul Veysseyre quant à lui était né en 1896 à Noirétable. Dès 1913, il travailla avec l’architecte de renom Georges Chedanne et se présenta aux examens d’entrée des Beaux-Arts. La guerre le rattrapa et il eut une carrière militaire exemplaire qui s’acheva en Janvier 1920. Il choisit alors de partir en Chine exercer ses talents et fut engagé par la société Brossard et Mopin pour leur bureau de Tientsin. En 1922 il fut transféré à Shanghai et y rencontra Alexandre Léonard.
Les deux compères travaillèrent ensemble sur le projet du Club sportif français et pour ce faire créèrent leur propre bureau d’architectes.
Plus tard, en 1934, Arthur Kruze les rejoignit, mais pour une durée de trois ans seulement.

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Illustration 1 : A.Léonard et Paul Veysseyre

La première réalisation

La première œuvre du cabinet d’architecte A.Léonard et P.Veysseyre fut le nouveau bâtiment du Cercle sportif français.
Le Cercle sportif, crée en 1904 au parc Koukaza (Fuxing park) en était à son troisième agrandissement. L’immeuble construit en 1918 au nord du parc s’avérait être trop exigu. Le nouveau projet, sur la rue Cardinal Mercier (Maoming nan lu) était grandiose : en effet le bâtiment avait une surface de 4200 mètres carrés, il était construit sur 4000 piles de pin d’Orégon enfoncées dans le sol, technique révolutionnaire pour l’époque, la salle à manger pouvait y accommoder plus de 200 invités, et la salle de bal pouvait en asseoir 600. Il disposait de toutes les facilités que les membres de ce club élitiste pouvaient désirer : salle de billard, salles de jeux de cartes, salon de coiffure, piscine couverte, tennis, …
Les architectes avaient doté l’immeuble d’une façade classique et imposante et ils avaient conçu toute la décoration intérieure dans le style Art Déco.

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Illustration 2 : Le Cercle Sportif Français

Les œuvres ultérieures

Contrairement à d’autres architectes qui se sont répandus dans une variété de styles, les bâtiments conçus par le bureau Léonard et Veysseyre se sont limités à deux styles majeurs.

Le premier est un style français rustique appelé « néo-Normand », et le second est une version de l’Art Déco (généralement appelé Art Déco tardif ou « Streamline Moderne »).

Le Style néo-Normand

Ce style leur a été vraisemblablement inspiré par celui qui était à la mode à cette époque dans les cités balnéaires huppées de la côte Normande. Ces villes balnéaires ont été extrêmement populaires dans les premières décennies du 20ème siècle, et cela explique facilement pourquoi il y sera fait référence dans le Shanghai d’après guerre.

Les caractéristiques principales de ce style sont un extérieur en briques, avec un rendu rustique, un avant-toit en bois et une façade parsemée de fenêtres en œil-de-boeuf. A l’intérieur, le bois prédomine : cheminées, boiseries, portes et escaliers sont tous en bois épais et sombre. Les planchers de bois aidaient à souligner l’image de stabilité et de pérennité, probablement en contraste avec le climat politique en évolution rapide des années 20 à Shanghai.

Avant même la fin de la réalisation du Cercle sportif français, le cabinet A.Léonard et P.Veysseyre reçut la commande de villas particulières qu’ils construisirent dans ce style. La première d’entre elles fut la villa de Monsieur Azadian (192 Kamping lu), suivie par celle de Monsieur Nouveau (525 Xiang Yang nan lu).
Leur palette de style se déclinait en 5 ou 6 versions et ils construisirent une vingtaine de villas de ce type dans la Concession française. La plupart d’entre-elles furent construites le long des rues Jianguo lu, Gao’an lu, et Anting lu entre 1924 et 1933.

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Illustration 3 : La salle de bal du CSF

Illustration 4 : Une villa de style néo-normand - JPEG
Illustration 4 : Une villa de style néo-normand

Le Style Art Déco

L’Exposition Internationale de Paris en 1925 changea la vision du monde sur l’architecture et le design. L’adoption de nouvelles technologies de construction, le nouvel accent sur l’ergonomie et bien sûr la vulgarisation de ce qui a été d’abord appelé « Zigzag Moderne » et « Streamline Moderne » et qui ont été regroupés sous le vocable « Art déco » (Art Déco, Thames & Hudson), sont tous les résultats de cette nouvelle vision.

A Shanghai l’exposition de Paris a clairement influencé Leonard et Veysseyre.
Finie la rusticité ancienne, confortable mais passéiste du style néo-Normand français. A sa place naissait une nouvelle version brillante, avec des améliorations technologiques, qui devint la nouvelle définition du chic.
Les bâtiments conçus par le bureau d’architectes à la fin des années 1920 et 1930 embrassaient tout cela : une succession de lignes horizontales et autres formes géométriques surplombées par des matériaux plus imposants comme les briques ou les dernières tuiles à la mode. A l’intérieur, chaque bâtiment est un joyau de polyvalence, de lignes épurées et de luminosité. Une telle conception moderne semblait avoir capturé la dynamique du développement exponentiel de la ville.

Paul Veysseyre se construisit une villa dont il dressa les plans et le mobilier (590 Yongjia lu). Le style de cette villa se voulait totalement différent du schéma adopté pour ses clients. Alexandre Léonard en fit de même, juste à coté.

Illustration 5 : Villa Veysseyre Art Déco - JPEG
Illustration 5 : Villa Veysseyre Art Déco

Ils appliquèrent ce style aux bâtiments publics dont ils eurent les commandes, comme la résidence du directeur de la Compagnie française d’électricité (60,Yongchang lu), le couvent des Dames du Sacré Cœur (171,Changle lu) , l’Ecole Rémi (200,Yongkang lu), le Musée Heude dans l’enceinte de l’Université Aurore, et l’église St Pierre (Chongqing lu), les différents pavillons de l’Hôpital Sainte Marie (Ruijin lu), et enfin le poste de police Mallet (Jinling lu).

Entre 1929 et 1937, le cabinet s’attela à la construction de grands immeubles pour lesquels les commandes affluaient.

Dans les réalisations les plus importantes, ils commencèrent par l’immeuble à appartements « Magy » (26,Wulumuqi lu), vint ensuite « Le Béarn » , un de leurs plus grands immeubles, qui reste aujourd’hui fièrement debout avec sa façade rénovée à l’intersection de Huai Hai et Chongqing lu.
Vinrent ensuite l’ensemble des immeubles à appartements Paul Henry (17/21, Xinle lu) , puis l’immeuble « Gresham » construit plus loin sur Huai Hai.
En 1932 il démarrèrent ce qui certainement fut une de leurs plus belles réalisations : « Le Gascogne », un immeuble Art Déco de 12 étages (1202,Huai Hai lu).

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Illustration 6 : L’immeuble Le “Magy”

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Illustration 7 : L’immeuble “Le Gascogne”

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Illustration 8 : Le poste de Police Mallet

D’autres emblèmes Art Déco furent alors construits comme l’ « Edan Garden » (Yongchang lu), le « Dauphiné » (341,Jianguo lu), la Banque Chung Wai (Yannan lu) et enfin le « Boissézon » (26, Wulumuqi/Fuxing Xi lu)

En 1937, Paul Veysseyre décida de s’installer en Indochine pour y poursuivre ses activités, tout en gardant jusqu’en 1942 un lien avec Alexandre Léonard qui lui était resté à Shanghai et y décéda en 1946. Paul Veysseyre réalisa en Indochine pas moins de 70 villas et immeubles, essentiellement à Dalat et à Saigon. Il rentra en France en 1951 et s’y éteignit en 1963.

Le bilan

Tout au long de leur association, de 1922 à 1937, les architectes Léonard et Veysseyre auront réalisé quelque 115 villas, immeubles à appartements ou bâtiments publics.

Que l’équipe ait créé autant d’œuvres - ils étaient apparemment les architectes les plus prolifiques du Shanghai d’avant guerre - signifie que leurs clients voulaient ce qu’ils avaient à offrir.
Certains bâtiments comme ceux en style renouveau californien qu’ils ont construits au début des années 1930 n’ont-ils peut-être pas été aussi bien appréciés ? Peut-être que leur style particulier venait du fait que la plupart ou la totalité de leurs clients étaient français ?. Ou peut-être étaient-ils tout simplement rationnels, avec une tendance particulièrement « nationaliste » ?

Le fait est cependant qu’un article publicitaire écrit en 1934 dans le quotidien francophone « Le Journal de Shanghai », décrit leur travail comme « futuriste » et « à couper le souffle », et tenterait à démontrer que la France et les Français étaient toujours à la pointe du progrès en matière de design.

L’actualité nous ayant fait dévier du cours de notre narration, nous reprendrons le fil de l’histoire en nous intéressant aux établissements catholiques de Shanghai. Restez branchés…..

Dernière modification : 28/01/2016

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