par M. WANG Kun, Professeur à l’Université des langues étrangères de Pékin
Il est apparu très tôt et comme beaucoup de mots anciens, il a connu une longue évolution. Regardons d’abord sa composition : il est formé de deux caractères : “行”(xíng) et “政”(zhèng). Ces deux sinogrammes furent inventés pour désigner deux réalités distinctes avant d’être juxtaposés pour signifier une nouvelle idée.
La façon la plus simple d’inventer un sinogramme est de reproduire la forme d’un objet. Tel est le cas du premier caractère “行”(xíng). Il s’agit du dessin d’un carrefour irrégulier. Nous pouvons facilement deviner qu’il fut inventé pour désigner un chemin, une voie et les verbes « marcher », « voyager » puis « pratiquer », « exercer ». Cette évolution de sens nous rappelle celle du nom latin “via” (chemin, voie) vers la préposition “via” du français moderne (en passant par).
Cependant, la conception des caractères est parfois bien plus compliquée. Pour représenter une idée plus complexe ou abstraite, il ne suffit pas de tracer le contour d’une chose. Les penseurs chinois de l’antiquité ont eu recours à plusieurs éléments. Le deuxième caractère “政”(zhèng, la politique) en est un bon exemple.
Cette méthode est appelée alors “会意”( huì yì - littéralement “réunion des sens”). Il faut savoir que traditionnellement les méthodes de création des sinogrammes étaient classées en six catégories, nommées les “Six Écritures” (六书 – liù shū) [1] ; leur connaissance était indispensable aux lettrés de l’époque classique comme faisant partie des “Six Arts” (六艺 – liù yì ).
La partie gauche du caractère “正”lui donne sa prononciation “zhèng”, qui signifie “droit, correct, juste” ou encore “corriger, rectifier”. La partie droite “攴”(pū, ou plus tard “攵”), représentant une main tenant une branche, signifie “fouet” et “fouetter”. Le sens premier du caractère “政” était donc “corriger, remettre les choses dans leur forme initiale par la force”, avant qu’il ne devienne “gouverner” et “ affaires politiques”.
Ces deux caractères se rencontraient dans les biographies des empereurs, “fils du ciel”. L’expression “行其政事”(xíng qí zhèng shì - faire de la politique, exercer son pouvoir) était alors consacrée et réservée à l’usage exclusif du souverain. Il fallut attendre la dynastie des Tang (618 – 907 ap. JC) pour que ce terme soit employé au sujet des ministres, à l’époque où naquit le corps mandarinal composé d’hommes lettrés recrutés par un concours national. Le système d’administration centralisée fut une des nombreuses inventions de Qin Shihuang,
Le sens traditionnel du mot “行政”, à savoir “l’exercice du pouvoir, la gestion des affaires étatiques”, reposait sur la réalité de la société ancienne chinoise, où la hiérarchie sociale était strictement maintenue par le pouvoir monarchique et reproduite par les rituels confucéens. Le sens moderne du mot fut introduit en Chine vers la fin du XIXème siècle via le Japon qui, suite à la réforme de Meiji en 1868, s’ouvrit à l’Occident et en copia le modèle politique. Écrit de la même façon, le mot japonais signifiait “institution d’exécution de la volonté politique”.
Quand les réformateurs chinois empruntèrent ce néologisme, ils l’assimilèrent à “gouvernement”, “institutions étatiques”. Ce sens s’est ensuite élargi aux “activités de gestion d’une institution”, voire même au delà de la sphère publique. Par exemple, on peut encore aujourd’hui appeler le personnel d’administration d’une entreprise privée “公司的行政人员”(gōng sī dè xíng zhèng rén yuán).
L’utilisation de ce mot fait encore débat et, dans une certaine mesure, la traduction en est le reflet. Un sens large du mot et un usage plus restreint coexistent : d’un côté la séparation des pouvoirs - c’est-à-dire l’équilibre entre “立法权”(lì fă quán - pouvoir législatif), “司法”(sī fă - pouvoir judiciaire) et “行政权”(xíng zhèng quān - pouvoir exécutif) – et de l’autre l’administration proprement dite “行政”(xíng zhèng - les institutions de l’État) en opposition au politique “政治”(zhèng zhì).
Deux écoles, l’une plus administrative et l’autre orientée vers la gestion publique, s’affrontent autour de l’utilisation de ce mot. Depuis les années 80, l’administration publique est devenue officiellement en Chine une science de gestion (en chinois “公共管理学”). Toutefois, de nombreux chercheurs déplorent ce classement, dans la mesure où l’administration publique fait bien partie de la science politique étant donné qu’elle étudie les formes d’organisation de l’État. Il faudrait donc plutôt utiliser l’expression “公共行政学”(gōng gòng xíng zhèng xué). Néanmoins, le droit administratif qui régit les rapports entre l’administration et les administrés est traduit comme “行政法”(xíng zhèng fă).
Les débats sont toujours ouverts et nous n’avons pas la prétention de clarifier ici ces divergences, l’objectif étant de vous faire découvrir à travers cette petite rétrospective l’origine du mot et son évolution sémantique.




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